• Everything But The Girl / 1996


UNE VOIX SOUL ET DES MACHINES

publié
le 24 mai 1996 dans Le Quotidien de Paris

L’après Missing (hit planétaire) ou le retour du duo pop avec chanteuse à voix : Walking Wounded confirme l’option dance
avec textes mélancoliques. Et surtout avec talent.


Une jeune femme devant un large miroir, le sourire fané, qui chante comme à elle-même And I miss you / Like the deserts miss the rain. Son compagnon amaigri déambulant dans un corridor avant de s’asseoir négligemment sur son lit pour jouer de la guitare. En fond, un beat d’une redoutable efficacité. Images multidiffusées, impeccables et dérangeantes. Missing, qui a fait le tour des discothèques de la planète, a imposé Everything But The Girl à la surprise générale, y compris celle des intéressés. Au point qu’on a pu croire qu’il s’agissait là du premier titre d’un groupe prometteur. En fait, après plus de dix ans de carrière, le découragement les guettait. De l’impact du remix réussi…

Ben Watt et Tracey Thorn se connaissent pratiquement depuis toujours. En 1984, leur premier album (le magnifique Eden) leur apporte leur premier hit, Each and Everyone. Suivront encore cinq albums - qui, réédités en CD, sortiraient tamponnés d’un sticker « déconseillé les jours de pluie » – avant Amplified Heart (1994) qui contient la version originale de Missing.

Echo à nos modernes solitudes

Dans les années 80, la scène dance était plutôt comique : souvenez-vous de ces créatures ivres d’elles-mêmes se trémoussant sans grâce dans un fracas de quicaillerie bon marché. Le disco ou le mauvais goût affiché. Signe des temps, la mélancolie, avec des sons feutrés et des voix plus nuancées, gagne aujourd’hui le dance floor, écho à nos modernes solitudes. Massive Attack, Portishead, Tricky ou même Björk en sont de dignes représentants. Les visages et les attitudes aussi ont changé. Au point qu’on pourrait croire la fonction sourire déprogrammée chez notre duo. S’ils avancent blessés (Walking wounded), ils ne sont pas masqués. Ben parle de la maladie sans la nommer, virus en forme d’épée de Damoclès, la traite même de façon paradoxalement humoristique dans un livre non traduit en France, Patient.

Aujourd’hui, avec la sortie mondiale de Walking wounded, la différence entre l’avant et l’après Missing saute forcément aux oreilles. Question de tempo. La voix soul de Tracey Thorn danse sur des « graffitis musicaux », sur des machines. La rencontre d’EBTG avac la scène dance aurait pu n’êre qu’un feu de paille, mais la mariée était trop belle et, avec ce disque, le duo officialise l’union. Y figure un parfait jumeau de Missing, Wrong, second single dont le remix offert en fin d’album hantera vos nuits d’été.

Por EBTG, la transition s’est faite tout naturellement ; grâce à quelques collaborations, en particulier celle avec Massive Attack en 94 à qui Tracey Thorn a prêté son timbre si particulier pour trois titres (dont le splendide Protection, émouvant chef-d’œuvre du genre). Puis, plutôt que d’abandonner leurs textes et partitions aux mains d’individus coupables d’ingents remixes à l’abattage, ils confient à Todd Terry le soin de remixer Missing. Les reste appartient à l’histoire…

« I could have loved you for ever / Or I could have left you for ever ». Comme sortis d’un programe informatique en binaire, les textes, assemblages de mots simples, cultivent l’art de l’ambiguité. A l’instar de leur image. Amis, amants, frère et sœur. Les combinaisons semblent toutes valables. A l’exception de Walking wounded, premier single co-écrit avec Spring Heel Jack et accompagné d’un très beau clip en noir et blanc, tous les morceaux de cet album sont signés par le duo. Signalons Single, qui utilise un sample du sublime Song To The Siren de Tim Buckley et Flipside (rythme lourd et lent, voix vocodée), réalisé en collaboration avec Howie B.

« Nous voulions faire un album qui puisse aussi bien s’écouter en boite que chez soi », indique Tracey Thorn. A l’arrivée, l’ensemble, jamais morne, caresse gentiment le creux de l’oreille. bien sûr, on se prend à espérer un jour une improbable reprise de Shirley Bassey pour pouvoir apprécier pleinement l’organe de Tracey…Peut-être lors d’une prochaine collaboration.

• Mark Eitzel / 1996


MARK EITZEL EN SOLITAIRE

publié
le 16 mai 1996 dans Le Quotidien de Paris

Conteur sensible, le chanteur américain Mark Eitzel se penche sur ses souvenirs amoureux. 60 Watt Silver Lining, son premier slbum solo, est une collection de chroniques qui sait charmer l’oreille.
A découvrir.

Bien sûr, on pourrait énumérer une liste riche de flatteuses références, faire jaillir des myriades de superlatifs comme autant de lieux communs, d’alibis pour prévenir une éventuelle interprétation hors-sujet. Il y a peut-être mieux à faire. Extraire l’objet de tout contexte. L’isoler pour le mettre sous la lumière, comme pour le magnifier.

A titre tout à fait exceptionnel donc, faisons table rase du passé de Mark Eitzel (dix années au sein de l’American Music Club : en France, qui s’en souvient ?) pour ne nous attacher qu’au présent. Néo-virginité. « Mon départ du groupe a bouleversé ma conseption des choses. maintenant, tout est possible. » 60 Watt Silver Lining ou le disque d’un homme solitaire, sans artifice, débarassé de références.

Visuellement, l’objet est sobre. En couverture, un cliché signé Mark Eitzel lui-même, traité façon sépia, celui d’un bateau en pleine mer obliqué de façon optimiste. Le ton est donné : l’homme va prendre la mer, se jeter à l’eau. Rarement le mot solo n’aura trouvé un tel écho que dans cette aventure (intérieure). Mark Eitzel est un homme profondément seul. Depuis les bars de San Francisco où il passe bon nombre de ses soirées, il se penche sur ses souvenirs amoureux, regarde évoluer ses contemporains ; on l’imagine griffonnant quelques note sur un carnet, un demi-sourire aux lèvres. L’héroïsme est ici de ne jamais céder à la complaisance et d’appeler la solitude ou le désespoir par leur prénom.

Invitation à l’indolence

60 Watt Silver Lining est un album avec états d’âme, vite apprivoisé. A peine échappé des enceintes, et grâce à une production transparente comme l’eau claire, il tourne dans votre intérieur, cherche ses repères, caresse les objets familiers, envahit peu à peu l’espace. « Un cœur vide est une maison vide / remplie de vieux fantômes ».

S’il oscille entre une vraie gravité aux accents néo-jazzy façon Billie Holiday et une certaine légèreté apparente, l’ensemble est souvent nuancé par un sens de l’humour et du détail.

Homme plein de précaution, Mark Eitzel introduit chaque titre de quelques notes sur le livret, entre anecdote et désir enfantin (« Je veux que Barbra Streisand en fasse une reprise. Vraiment ! », écrit-il à propos de Saved, par ailleurs hommage à Burt Bacharach).

Mission Rock-Resort a été écrit pour une amie qui, à peine sortie de l’hôpital où elle faisait soigner ses lésions laissées par des injections, replonge dans la drogue.

When My Plane Finally Goes Down s’étire langoureusement sur fond de crépitement de feux de bois, la voix désincarnée évoquant la plainte ; la plupart du temps, libre, elle flotte comme en apesanteur, choisissant une syllabe ou un mot entier pour l’étirer, puis le relâcher, anamorphosé. Elle s’emporte peu.
Il faut saluer la trompette de Mark Isham, crépusculaire, le piano et les percussions, très présents ; Mark Eitzel sait cultiver l’art du pont, comme pour leur rendre hommage.

Peu avant la fin du voyage, Southend on Sea, anachronisme bienvenu, ferait un hit single tout à fait crédible et nous place devant une évidence : même si ce bateau semble bizarrement construit (une reprise pour ouvrir l’abum), il ne sombrera pas. L’énergie qui en émerge est malgré tout positive. Une invitation à l’indolence, idéale en fin de journée, à écouter seul ou bien accompagné.

Dernière étape, Everything is Beautiful est un titre somnambule écrit pour l’adaptation à l’écran d’un livre de Peter Handke (qui n’a pas encore vu le jour faute de moyens) après lequel le silence s’impose.

• The Divine Comedy / 1996

Taille de police
LE DIVIN COMÉDIEN
JOUE LES CASANOVA

publié
le 19 avril 1996 dans Le Quotidien de Paris


Retour sous les projecteurs de Divine Comedy avec un album de printemps. Costumé en Casanova, le jeune Irlandais plein de panache a mis en musique les meilleures pages de son journal de séducteur. Ce qui ne devrait pas manquer d'asseoir une popularité déjà importante en France.

Curieux personnage que ce Neil Hannon, autoproclamé The Divine Comedy : auteur-compositeur-interprète au teint pâle, peigné comme un enfant sage. Fraîchement tombé du nid, à première vue. En vérité – et pour résumer – un bouillonnant ego et son univers d’ingéniosités nourri par quelques références classiques et chapeauté d’un sypathique sens de la dérision.

Esthète perfectionniste (mais jamais précieux), incurable romantique (mais jamais mièvre), le divin comédien s’est imposé en France dès 1992, sans clips, CD 2 titres, ni remixes dance. Deux copieux albums, Liberation et Promenade (sur la pochette duquel il pose fièrement devant la pyramide du Louvre) auront suffi à lui accorder les faveurs d’un public d’âge tendre fréquentant la fac de lettres. En concert, où la moindre de ses facéties fait mouche, on peut voir des jeunes filles se pousser du coude en riant. Tout cela avec un charme délicieux ; comme si le grunge et le rap ne s’étaient jamais abattus sur la planète pop.

« Des conneries ! L’art est mort ! »

S’inscrivant dans la plus pure tradition du récital d’antan, il était à Paris début mars pour présenter les nouvelles chansons qui composent « Casanova », son troisième album, dans les bacs ces jours-ci. Occasion de surprendre une foule exemplaire de discipline (à peine un sifflet après une bonne heure de retard) : l’homme, qui avait à cœur de rendre à un art jugé mineur ses lettres de noblesse, allait esquisser sous nos yeux hagards un spectaculaire pas en arrière, louchant effrontément du côté de la scène brit-pop. Plus de cordes ni de piano. En lieu et place, une formation rock basique (claviers, batterie, basse, guitare), flanquée d’un Hammond qui ira jusqu’à susciter un certain agacement chez le petit maître, demandant lors des présentations qu’on l’aplaudisse « quand même ».

Malgré tout, les anciens titres revisités rock sont convaincants, rythmés par un batteur de haut niveau. Mais Neil, engoncé dans son costume cravate plutôt neutre, ressemble assez peu à l’idée qu’on se ferait d’un Casanova moderne. Feignant l’innocence, il est pourtant habile à charmer le beau sexe, lâchant, l’air de ne pas y toucher, de petites réflexions franchement humoristiques ou vaguement provocatrices (comme sa réaction au Cercle de Minuit où, espiègle, il glissait : « Des conneries ! L’art est mort ! » avant d’attaquer Tonight we fly). Pour ceux et celles qui l’auraient raté, session de rattrapage à Paris à la Cigale le 10 juin.


L’album s’ouvre sur des gloussements de jeunes filles, rougissantes devant le grand méchant séducteur leur proposant la botte sans vergogne aucune. La mélodie démarre en trombe, joyeuse. Très vite, le ton est donné : adieu queues de pie et violoncelles, passez vos colliers de fleurs et rendez-vous sur le pont pour une croisière de rêve. Brillant architecte, Divine Comedy a toujours su charpenter ses œuvres : quelques mots échangés faisant office d’ouverture, coupés par une mélodie propre à entraîner les chansons comme autant de wagons affolés sur un grand huit, et une clôture en bonne et due forme : cette fois-ci, empruntant la voix d’un présentateur ringard, Joby (un des musiciens) désannonce l’album avant d’inroduire le Theme from Casanova, une franckpourcellererie qui ferait passer le générique des Feux de l’amour pour les Concertos Brandebourgeois.

Néanmoins, ne nous y trompons pas. Ici, pas de deuxième degré façon easy listening, cette énième pseudo-nouvelle vague que certains médias paresseux tentent mollement de nous imposer. Bien que prétendant au titre de ce qu’on appelait dans les années 80 the next big thing, Divine Comedy n’entend pas ratisser aussi large. D’où une autodestruction systématique dès que la mélodie se fait trop emmiellée et qu’on pourrait imaginer Neil arborant un sourire niais dans un clip façon Pierre et Gilles. Ce sont les moments que l’on préférera, ceux où la mélodie s’emballe sans crier gare, le temps d’un pont, empêchant une éventuelle lassitude. Jusqu’à « Charge » dans lequel la démesure l’emporte pour de bon et où il déverse enfin la violence difficilement contenue jusque-là (gravant pour la première fois ses aigus, découverts live sur la reprise du Wuthering Heights de Kate Bush).


« Je veux rendre les gens heureux » 

Si les abums précédents ont pu paraître quelque peu indigestes (l’impression d’avaler, tout droit sortis du mixer, une crème forcément anglaise, un coulis de framboise, de la glace à la vanille, une sauce chocolat et un peu de crème de marrons), la production de Casanova joue la carte de la légèreté inventive. Neil a bénéficié de somptueux crédits (grâce à son collègue Edwyn Collins et son tube A girl like you) et a pu, tel un gosse émerveillé, s’en donner à cœur joie (effets spéciaux en tout genre).

Ultime pirouette : Neil ôte le masque du fameux séducteur et va pour le dernier titre retrouver ses rêves de grandeur : Dogs and horses, hommage appuyé et sincère à un Scott Walker millésimé fin des années 60. « Avec ce titre, j’ai eu pour la première fois à ma disposition un véritable orchestre. C’était un rêve devenu réalité. Dans ma cabine d’enregistrement, je me disais : ça y est, je suis Scott Walker ! ».

Bien sûr, sinon la voix, l’intention est bel et bien là, et c’est en vain qu’on chercherait d’évidentes preuves de plagiat. Bel effort.

« J’écris des chansons joyeuses de quatre minutes avec des refrains et des couplets et je veux rendre les gens heureux » : souhait exaucé. Après plusieurs écoutes, on s’aperçoit que ces mélodies sont agréables à fredonner, à même d’accompagner notre vie quotidienne. Que demander de plus ?

• Nick Cave / 1996



publié le 30 mars 1996 dans Le Quotidien de Paris

Where the wild roses grow, improbable duo avec Kylie Minogue en était le single avant-coureur, le ténébreux rocker australien et sa voix d’outre-tombe sont de retour. Retrouvailles lugubres mais jamais mornes, Murder Ballads recentre Nick Cave sur ses obsessions poétiques : les rapports violence/innocence, la mort fatale et sa noire beauté, l‘œil cinéphile qui fait d’un assassin un héros (« Quand je l’ai tué, j’étais tellement beau / A cause de la lumière, à cause de l’angle » dans O’Mallye’s Bar). La voix lente et presque sentencieuse récite plus qu’elle ne chante des textes écrits dans un style purement traditionnel ; seuls deux titres font déjà partie du patrimoine, mais les compositions de Cave ne devraient pas tarder à les rejoindre. Les orchestrations sont dignes, les touches du piano martelées avec application.

Ces Ballades du Meurtre exhalent un parfum presque vénéneux et l’on s’enfonce voluptueusement dans ces chemins peu fréquentables. On y croise un jeune homme, une pierre à la main, penché sur une Ophélie endormie dans les eaux, déclarant en l’embrassant pour la dernière fois que « toute beauté doit mourir ». Ou la pauvre Mary Bellows qui s’est refusée à un étranger et a été retrouvée le lendemain, menottée à son lit, une balle dans la tête et une serviette hygiénique dans la bouche. Pauvre Mary Bellows.


Mais le « plus » du disque reste incontestablement les invitées : surprenante Kylie Minogue, parachutée dans cet univers un rien moins glamour que celui dans lequel elle évolue d’habitude (imaginez Bashung invitant une jeune Sheila pour une sombre ritournelle) et qui, superbement mise en lumière dans un clip ad hoc, parvient à susciter quelque intérêt. Autre guest star, PJ Harvey, déjà moins « pièce rapportée », jouant agréablement de son timbre quasi atone sur Henry Lee, le second single. Et on retrouve au final tout ce beau monde, rejoint par Shane Mac Gowan, sur Death is not the end, judicieuse reprise de Dylan. Recommandé !

• Marc Almond / 1995


La chronique fielleuse
Marc Almond - Fantastic Star


publiée en 1995 dans Absolu
Qu'est-il arrivé à Marc Almond ? En apparence, un phénomène assez banal ; à l'aube de la quarantaine, plus soucieux de son image de pop star que de sa crédibilité rock (perdue corps et bien à travers un parcours discographique embrassant trop de genres), il court toujours plus vite après le mirage de l'éternelle jeunesse. A première vue déjà, physiquement, il semble ne plus avoir aucune pièce d'origine…

Mais c'est surtout à l'écoute de ce Fantastic Star que blesse le bât. S'immergeant les yeux clos dans le rock glitter comme dans quelque elixir de jouvence, Marc Almond tente vainement de nous intéresser à son fatras de clichés sous le brillant toc de mélodies indigentes (servies il est vrai par une production digne de ce nom).

De fait, les textes, d'une navrante puérilité, trahissent une immaturité perturbante. Qu'on en juge : « Tu dis que je t'appartiens / Tu dis que je suis ton jouet » (Marc, tu n'es le jouet de personne – sinon de ta libido désaxée !). Et plus loin, « Enfant sauvage de la nuit londonienne […] / Tu es une terre inconnue, inexplorée par l'homme […] / Il est temps de se faire adorer et explorer / Alors viens te faire adorer et explorer » (Et un seau d'eau froide pour Marc Almond, un !)


Bien sûr, la tête en vacances, le corps peut y trouver son compte : tout ceci est très dance et chacun sait qu'il n'y a pas que des bacs + 5 à se trémousser le soir venu… Quand même, les quatre singles déjà extraits e cet album ayant connu outre-Manche un cuisant échec – et ce, en dépit de bons clips ciblés MTV (en particulier Adored and explored dans lequel on le voit se travestir en Bowie-Ziggy, Cure et autres Marc Bolan) – il serait grand temps de raisonner l'ex-Soft Cell : Marc, laisse tomber tes fantasmes de midinette, la nostalgie n'est plus ce qu'elle était. Ne pars plus à la recherche d'un temps définitivement perdu !

D'autant que la voix, toujours aussi souple, nous rend, à notre tour, nostalgiques de ses meilleurs albums, Mother Fist (1986) et The Stars We Are (1988, sur lequel figure un duo méconnu avec la gothique Nico). A sauver tout de même de ce naufrage, Come in Sweet Assassin (tout un programme) et Child Star, jolie ballade comme échappée d'un album sixties.

• Melinda Miel / 1993



publié le 12 mars 1993 dans Live Music

Autoproclamée torch singer, se réclamant de Libby Holman comme de Juliette Gréco, Melinda Miel, jeune Anglaise de 23 printemps, sort peu à peu de l'anonymat. Forte d'une détermination qui lui fait refuser toute forme de compromis. Présentation d'une séduisante « inclassable ».

Dans la tradition des voix féminines hors normes, après Kate Bush, Elisabeth Fraser (sirène des Cocteau Twins) ou Diamanda Galas, la terre anglaise nous envoie aujourd'hui une curieuse créature : Melinda Miel.


Protégée de Marc Almond


Tout commence au Medway College of Art où elle fait la connaissance de Paul Buck, poète de son état (et auteur d'un roman culte, Les tueurs de la lune de miel, précisément). Séduit, il présente Melinda à son ami Marc Almond (pour lequel il a magnifiquement traduit les textes de Brel et Bataille, ainsi que des chansons de Barbara, Ferré et Gréco — traductions qui demeurent curieusement inédites à ce jour).


A son tour, Marc tombe sous le charme (un vrai conte de fées…), écrit une chanson pour la belle, l'accompagne en studio, allant même jusqu'à faire des voix sur un titre (Shivers in red).


Paul, pas en reste, signe tous les autres textes de l'album. Quant aux mélodies, elles sont l'œuvre de Steve Rowlands (parfois accompagné par Melinda), jeune clavier recruté par une petite annonce dans le Melody Maker.


L'album The Law of the Dream est bientôt prêt. Textes alambiqués et pleins d'humour, atmosphère musicale mi-classique, mi-contemporaine, entre la BO d'un film sombre et l'écho d'une tradition qui remonte aux fameuses torch songs des années 30, chansons réalistes ou tristesse, amour, mort et décadence se mêlent dans une même émotion.


Et bien sûr, la voix. Intense, riche en octaves, véritable corne d'abondance de vibratos, fiévreuse dans son goût de la passion extrême.


Nouvel égérie des boys anglais


Distribué par un label allemand, l'album bénéficie d'un étonnant bouche à oreille, soutenu par les apparitions régulières de Melinda sur scène dans de petites salles londoniennes (dont le Troubadour qui vit débuter Bob Dylan comme Tori Amos) ou des endroits alternatifs tels que le Torture Garden ou le Skin Two Party, hauts lieux de scène gay SM fétichiste. « Je n'ai rien fait pour séduire un public SM ou fétichiste. C'est arrivé parce que certaines de mes chansons ont ce genre de connotations. De même pour le nombre d'homosexuels dans mes concerts. C'est en rapport avec mon image, qui est très camp. Ils sont été attirés par ce côté très émotionnel, très intense et délicat. »


Sous les projecteurs, le charme de Melinda prend tout son éclat. Réincarnation des stars hollywoodiennes des années 30-40, elle scrute le public d'un regard dans lequel brille peu d'innocence, avant de le plonger dans un univers quasi baroque où sa voix, plus assurée que sur le disque, distille un bienfaisant poison. On est d'abord intrigué par ce décalage (le timbre semble trop mature pour cette peau laiteuse, ses boucles rousses et cette jeunesse affichée), puis on rit, on pleure (ou presque), on est ému (toujours).


De sous sa robe, elle tire un couteau attaché contre sa cuisse pour Madness and Gin, déguste sensuellement du raisin sur Perverted et boit du gin à grandes gorgées après chaque chanson. Le jeu de séduction fonctionne, pas d'échappatoire.


Récemment invitée en Autriche et en Allemagne, la jeune torch singer ne devrait pas tarder à nous visiter.


Laissez-vous séduire…


4 photos promo :

• Rita Mitsouko + divers / 1985


MERCI BAILA !

publié
en juillet 1985 dans Rock Non Stop

Le « plus » des Rita Mitsouko, c'est incontournablement la chanteuse. Complètement « chiée de la tête », entre l'épouvantail et l'attraction de foire, Catherine Ringer, look Madame Mim cheap et potentiel vocal énorme (en plus, elle peut prendre tous les accents !) est incontestablement la force du duo. C'est son intérêt pour la danseuse Marcia Moretto qui lui a fait écrire ce texte, qui tient plus des propos d'une aliénée que des compositions habituelles (pour notre plus grand bonheur) : « Et même toi / Qui est forte comme une fusée », « C'est elle / La sauterelle / La sirène en mal d'amour » (Marcia Baila).

Le couple sait aussi faire preuve d'un lyrisme débridé. Ainsi en témoigne cet extrait de Jalousie : « Elle est ailleurs / Avec sa conne de mère / Qui croit / Qu'elle est encore à elle / Celle-la, un de ces jours je l'enculerai ».

Musicalement, le groupe donne dans l'éclectisme bariolé, patchwork fou d'influences, de sons et de voix qui n'auraient jamais dû se croiser. Fred vient d'un groupe néo-punkisant (Flash rouge) et les égéries de Catherine s'appellent Oum Khalsoum, Siouxsie ou Nina Hagen. Ajoutons à cela que M. et Mme Mitsouko ont l'ouïe convenablement développée et que chaque son enregistré dans la journée (du marteau-piqueur en bas jusqu'au Welcome to the Pleasure Dome qui passe à la radio) peut ressurgir à tout instant, au détour d'un sillon de l'album.

Le résultat est donc à leur image : inattendu, anti-homogène, insolite, furieux et international.

Rita Mitsouko à Reims : ambiance torride et accueil plutôt chaleureux lorsque la formation débarque sur scène. Catherine, ignorant une fois pour toute la nuance, arbore une superbe robe jaune canari avec des fleurs violettes (qu'elle a du voler à sa concierge) sous une petite veste bleue du meilleur goût, son énorme masse de cheveux (elle n'a pas sa natte) écrasée sous une casquette de skaï noir (avec lanière sous le cou), maquillée à l'emporte-pièce. Elle ne bronche pas sous les quolibets de mon voisin : « Boudin ! », puis « Mongolienne ! ».

Les titres s'enchaîneront très vite, le groupe assurant bien derrière elle, un peu brouillon, un peu speed, mais mettant toujours en valeur la voix de Catherine, d'une grande puissance et finalement insuffisamment exploitée sur l'album.

A la fin du show, toutes lumières allumées, c'est le tollé général et Rita Mitsouko reviendra pour deux rappels, dont le superbe Oum Khalsoum.

Pour le moment, ils ne semblent pas encore « récupérés » ; leur passé musical et théâtral avant-gardiste (Catherine a joué dans une comédie musicale rock de Marc O et a participé à diverses entreprises de théâtre musical) transparaît encore dans leurs prestations. Le fait de vendre des disques ne leur est apparemment pas encore monté à la tête. Leur look et attitude de scène ressemblent toujours davantage à des négligences qu'à des détails prémédités. Et c'est plutôt bien ainsi.

Même Mitterrand a, paraît-il, beaucoup ri en les entendant à un cocktail-spectacle organisé par Autrement !



Chroniques Maxi-45 tours dans le même numéro



FINE YOUNG CANNIBALS / Johnny Come Home


Fraîchement catapultés au devant de la scène jazzy-new-wave anglaise, les Fine Young Cannibals étaient à Paris mi-septembre pour relancer la promo de Johnny Come Home, titre accrocheur et efficace à profil de hit (beat à la Bronski, trompette bouchée et voix black), passé inaperçu à sa sortie en France.
Les cannibales anglais sont trois : Andy Cox (guitariste au jeu de jambes étonnant) et David Steel, tous deux issus du split de The Beat (remember le ska ?), plus un chanteur, grand escogriffe black, Roland Gift, découvert sur la scène d'un revue bar londonien où il officiait comme… strip-teaser.
leurs influences musicales ? Elles sont résolument datées (Billy Holiday, Otis Reading). Les FYC déclarent ne pas écouter ce qui se fait aujourd'hui mais se refusent à dénigrer qui que ce soit (« La vie est trop courte pour dépense de l'énergie à dire du mal des autres »). Gentil, non ?
C'est à la suite de leur passage à The Tube, show télé anglais, qu'ils ont décroché leur contrat chez London Records et enregistré Johnny, expédiant le tournage de leur vidéo en deux heures.
Contactés pour participer à un défilé de mode pour Comme Des Garçons, ils réservent leur réponse, travaillant actuellement d'arrache-pied sur un album qu'ils veulent riche, « permettant une écoute longue durée ». Sortie annoncée pour décembre, précédée d'un second maxi mi-octobre.


BRONSKI BEAT with MARC ALMOND / I feel love


Rubrique gay rock maintenant avec ce duo historique en tête des charts anglais depuis début mai : Marc Almond et Jimmy Sommerville, invertis notoires, reprenant le mégahit de Donna Summer, celle la même qui refroidit l'an dernier son public homosexuel avec deux-trois lieux communs assassins et bien sentis.
Le seul intérêt de cette version est de nous présenter le mariage de deux voix profondément opposées : l'une, répétitive, de tête, contre l'autre, puissante, chaude (ah ces soupirs !) et imaginative.
Ont-ils voulu se venger ?
NB. également disponible sous la forme d'un 25 cm limited edition (un Cake Mix en face A, un Fruit Mix en face B).



NNA HAGEN / Universal Radio

Tous aux abris ! La grosse Germaine est de retour ! Hurlante, le cheveu rose fluo violent, un globe terrestre pressé contre les deux siens, elle tonitrue « I'm driving in my car / And I'm talking to myself ». Rythme électrofunk et habituels croassements du 3e type, production brillante (signée par un associé de Trevor Horn). C'est un hit, indiscutablement !

• Les Communards / Kate Bush / Marc Almond & Bronski Beat1985

Chroniques non parues / 1985


Body Politic (premier nom des Communards) à Paris

Nous autres, au pays de la baguette de pain et du camembert, côté nouveautés rock, on est rarement en avance : à nous les vagues échos des tournées triomphales à l'étranger et les imports hors de prix (les pressages français n'étant disponibles que des mois plus tard), aux autres les previews, exclusivités et consort.
Pour une fois, nous avons fait la nique à bien des gens en accueillant en première mondiale Body Politic, nouveau groupe de Jimmy Somerville (fraîchement splité de Bronski Beat) acoquiné d'un jeune homme plutôt disgracieux (mais pianiste émérite), Richard Coles.
La scène se passait dans ce qu'on appelle pudiquement un « espace au masculin » (dixit le carton d'invitation) et qui n'est autre – oh surprise – qu'une nouvelle boite homo (modèle avoué : le gay tea-dance du dimanche après-midi).
Manifestement chez lui, jimmy, sobrement vêtu d'un polo bleu piqué d'une étoile rouge sur un pantalon clair, le cheveu peroxydé bien peigné, a tout d'abord interprété des reprises camp, très je-veux-être-Judy-Garland-à-la-place-de-Judy-Garland (Sentimental Journey et Summertime), nous foudroyant sans difficulté apparente de ses aigus parfaits et assassins.
Le reste du récital (une dizaine de titres au total) comportait deux morceaux disco dans la lignée Bronski et les deux titres qui composeront leur premier single, à paraître en septembre : Dolorosa, complainte d'inspiration ibérique et You are my World (en unique rappel), très belle love song dont Jimmy a repris le dernier refrain en français (« Tou é mon mondeu »).
Ce mini-concert organisé en dehors des maisons de disques mérite une belle publicité… mais chut ! Jimmy ayant quitté Bronski Beat parce que, enfermé dans un infernal circuit de promo non stop, il ne pouvait se livrer à ses activités militantes politiques comme il le souhaitait et regrettait son anonymat, pas un mot de plus...




Kate Bush – Running up that Hill (maxi 45 T / EMI)

Alors que Madonna s'agitait frénétiquement en tête des charts dans un fracas de quincaillerie bon marché, Kate Bush préparait dans l'ombre son comeback, confortablement installée dans le studio qu'elle a fait aménager chez elle.
Aujourd'hui, sûre d'elle, la main gantée de peau, Kate décoche une première flèche, Running up that Hill, qui la révèle plus que jamais engagée sur les périlleux chemins du perfectionnisme, courageuse et déterminée, entrant directement dans les dix premières places des charts, où elle figure encore.
« If I only could, I'd make a deal with God »… Voix de sirène sur rythmique charge de cavalerie,
Running up that Hill sonne le retour en force du plus délicieux minois britannique. Tendez votre poitrine côté gauche que la flèche ne rate pas son but !
NB. Pourquoi le pressage français un mois après l'anglais ?




Marc Almond / Bronski Beat – I feel love (maxi 45 T / London Records)

Rubrique gay-rock maintenant avec ce duo historique en tête des charts anglais depuis début mai : Marc Almond et Jimmy Sommerville, invertis notoires, reprenant le mégahit de Donna Summer, celle-la même qui refroidit l'an dernier son public homosexuel avec deux-trois lieux communs assassins et bien sentis.
Le seul intérêt de cette version est de nous présenter le mariage de deux voix profondément opposées : l'une répétitive voix de tête contre l'autre, puissante, chaude (ah, ces soupirs !) et imaginative. Ont-ils voulu se venger ?
N.B. Également disponible sous la forme d'un 25 cm limited edition (un Cake Mix en face A, un Fruit Mix en face B).

• Véronique Sanson / 1983

Articles parus dans Harmonies n°8 (automne 1983)
 
1983. Le come-back de Véronique s’effectue sur trois niveaux : sur nos platines, sur nos écrans et sous les projecteurs. 
 
Volet 1 : studio 
 
Studio de La-Frette-sur-Seine, 29 octobre 1983 © LC

La-Frette-sur-Seine. 20h30 environ. Nuit noire, banlieue déserte. Et l’écho de mes pas qui résonnent dans les rues sinistres… Brrrr

Numéro 10. Je sonne. La porte s’ouvre seule et un grand chien noir me suit jusqu’au perron. La maison est immense. Des pièces très vastes (Véronique me dira plus tard qu’elle lui rappelle Orgeval).

Dans un couloir carrelé noir et blanc, Titou (tout content de figurer dans Rolling Stone aux côtés de son père) et Adrien (le fils d’Étienne [Chicot]) se poursuivent, juchés sur des tabourets roulants. Véronique est dans la cuisine. Cheveux bouclés, lunettes rondes, sweat-shirt et jeans, elle cherche de l’huile pour faire cuire un immense rôti de veau, avant de me préparer un pansement maison – le chien ayant par mégarde planté ses crocs dans mon pouce gauche, le transformant en un petit tas de chair sanguinolant… Bel accueil !

C’est donc dans cette maison (au sous-sol), que se prépare dans le plus grand secret, l’Album de la rentrée, celui que tout le monde attend…
Véronique est contente de la pochette. C’est un de ses amis peintre qui a fait le cliché : “On n’a pas eu besoin de faire quatre pellicules, trois clichés seulement, et puis il a peint dessus, la mèche plus blonde, les lèvres plus rouges, le visage plus blanc”.

Le résultat, à l’heure où vous lisez ces lignes, vous l’avez bien en vue sur votre pile d’albums : une pochette très féminine, un peu racoleuse. Un peu orientale aussi.

Suivez-nous maintenant à la cave – attention à éviter Titou, maintenant au volant d’une voiture à pédales… Là, changement d’ambiance total. La salle est partagée en trois, quatre pièces séparées par des portes de verre. On passe devant le grand piano noir pour aller dans la pièce du fond où Didier [Périer], le maître des lieux, effectue la prise de son des caisses claires et des toms pour un morceau plutôt boggie. Sur la bande, la voix de Véronique n’est placée qu’en voix-témoin, les textes y figureront plus tard. Le batteur, patient, reprend pour la 20e fois le même morceau de sa partition. Étienne aimerait un son très métallique, très anglais. On règle l’ampli. On recommence. Cette fois, c’est bon. On avance la bande et, petit à petit, le morceau prend forme, fruit d’un travail méticuleux.

Véronique a deux minutes. J’en profite pour l’asseoir avec Titou et un petit chat qui ronronne plus fort que le réacteur d’un Boeing au décollage dans un des fauteuils du salon. Séance de pause improvisée et… écourtée par l’instinct cuisinier de Véronique qui réalise que les frites ne doivent pas être loin d’être carbonisées…



 

Volet 2 : promo 
  
Maison de la radio, 13 novembre 1983 © LC
 

Si vous n’avez jamais assisté à l’enregistrement d’une émission de télévision, il faut tout de même que je vous raconte !

Prenons l’exemple de Champions (sur TF1, le dimanche), enregistrée en direct du studio 102 de la Maison de la radio. Première chose : dans le courant de la semaine précédant le dimanche choisi, vous lever aux horreurs pour retirer les invitations. Puis, le grand jour enfin arrivé, vous munir d’une patience d’ange pour ne pas être tenté d’étrangler les chasseurs d’orthographe d’Annie Cordy et de Jean-Jacques Goldman (ils sont redoutables !) avec lesquels – si vous tenez à être bien placé –vous aurez à faire la queue deux heures durant… Ensuite, une fois assis, commencera l’attente. Sous vos yeux éblouis : le plateau (ses caméras, ses câbles, son décor kitch et les voix off de la régie)… et à vos côtés, votre voisine qui règle son Instamatic pour ne pas rater le sourire de Mireille Mathieu !

Apparaît alors quelqu’un qui va vous faire un long speech suivi d’une séance de répétition d’applaudissements (vous donnant le sentiment que vous allez jouer un rôle important dans ce qui va se dérouler…).
“Antenne dans une minute 15 secondes”. Votre cœur bat plus fort. L’émission commence, et vous êtes là, en direct ! Ce n’est qu’à cette seconde que vous mesurez l’étendue de votre désappointement. Non seulement il y a 30 caméras sur votre artiste préféré (et donc aucune chance de l’apercevoir), mais en plus, il chante en play-back.
Conclusion : vous seriez tout aussi bien chez vous.

Soyons sérieux et jeton plutôt un coup d’œil sur l’entrée des artistes. Là, après avoir montré patte blanche, vous vous enfilé dans un dédale de couloirs qui mène aux loges. La porte s’ouvre et Véronique sort. Déjà maquillée et habillée (T-shirt noir, pantalon à damiers black and white, hauts talons mauves), elle se dirige vers le plateau, encadrée par son attaché de presse et par Katia [Miramon]. Au bas de l’escalier, un buffet improvisé devant lequel discutent des assistants, des gens de télé… et Jean-Marie Rivière, qui salue Véronique en l’invitant à passer le soir de son choix boire un verre à l’alcazar (invitation retournée par Véronique qui lui propose de venir un soir à l’Olympia).

Conversation interrompue : Véro passe dans 10 minutes. Elle doit donc se rendre sur le plateau, en longeant (sur la pointe des pieds – c’est du direct) le dos des décors.

La voici devant un écran télé, suivant la retransmission des championnats de gymnastique, un anorak rouge jeté sur ses épaules (a rapprocher du fait qu’un courant d’air glacé nous fait tous frissonner des pieds à la tête). Willy Anderson, déjà sur le plateau, est planqué derrière un élément du décor (il n’apparaîtra qu’à la moitié de la chanson).

Sur l’écran, maintenant, Michel Denisot annonce le grand retour de Véronique Sanson avec un tout nouveau titre (l’émouvant Le temps est assassin). Véronique pose son anorak, quitte le monde des mortels pour s’avancer sous la magie des projecteurs, un large sourire aux lèvres. Face aux claviers derrière lesquels elle s’installe, quelques cameramen dont un juché sur un escabeau (pour les prises de vue en plongée).

Nous nous sommes déplacés face au plateau pour suivre la prestation. Bel effort d’imagination de la part de Véronique pour humaniser l’œil de la caméra auquel elle adresse ses textes tourmentés…

Les dernières notes envolées, elle rejoint Denisot. Juste le temps de faire deux-trois clichés et on la retrouve sur le chemin de sa loge, inquiète de savoir si elle a réussi son playback (étant donné le fait qu’elle l’interprète pour la première fois en télé).

Au dehors, quelques “piliers” des enregistrements télé attendent, armés de leur carnet et de leur Instamatic. Véronique signe et pause, adorable…


 
Volet 3 : show 
   
Rueil, 15 novembre 1983 © LC
 

Rueil. Ce soir, c’est la toute première date du VéroTour 83. La salle est neuve, pas trop grande, et la scène est plutôt belle : blanche, tachetée de noir, avec une colonne au fond à gauche. À droite trône, sans âme, le grand piano noir qui attend sagement les accords du soir.

Dans l’après-midi, pendant les répétitions, Véronique a reçu FR3 (et ses diffusions surprise : l’émission étant finalement passé le 16 au lieu du 18 annoncé), et les gens de Chanson 83. Elle n’avait pas l’air trop traqueuse. Tout le monde est pourtant un peu tendu ce soir… Les musiciens sont nouveaux, le répertoire a été (un peu) remanié et deux titres flambant neufs sont inscrits sur la liste (à droite, du tabouret, par terre sur scène !). Être angoissé, c’est compter sans le pouvoir scénique de Véronique. Une voix qui, ce soir encore, va faire mouche, et une immense présence.

“Bonsoir ! Ça fait deux ans, et demi que je n’ai pas fait de scène, c’est vous dire si j’ai envie de jouer pour vous ce soir !”. Véronique vient de prendre place derrière le piano. Ses quelques mots ont rebondi dans la salle, qui a bien réagi. Elle attaque avec Besoin de personne. Le show de cette année est construit de la manière suivante : deux parties dont la première se termine par les titres-piano et dont la seconde est destinée à remuer le public.

Ce soir, les chansons-piano, nous montreront de façon presque cruelle la désarmante sincérité de Véronique sur scène, les mots qui blessent la gorge avant de se poser sur les notes du piano noir. L’émotion dans la salle n’en est pas moins réelle et c’est à tout rompre que Véronique se verra ovationnée pour cette performance, remerciant ces vagues de chaleur par des sourires touchants : “Vous savez, je les chante avec tout mon cœur”.

Remontant des bas fonds du pathétique, Véronique avait bien préparé sa partie fun – quelques titres bien enchaînés, certains ayant subi de nouveaux arrangements : Vancouver et sa dernière note (“et je rêve”) qui arrache des frissons, et la fin du Maudit, revisited. Également bienvenu le nouveau titre (une bonne partie de la salle connaissant déjà Le temps est assassin) : Boogie Loulou [Avec un homme comme toi]. “Oh, je sais, vous allez dire que vous n’l’aimez pas (protestation unanime), mais moi j’l’aime bien !”. Le contraste avec Le temps est assassin est total. Autant l’une à tout de la chanson-qui-tue (écoutez la deux fois de suite un soir de cafard et on vous retrouvera “le souffle en l’air”), autant l’autre est le type même de la chanson-vitamine, chanson-bonne humeur. Le rythme est totalement boogie et les textes plutôt déroutants pour du Véronique Sanson. “Ce que je peux vous dire, c’est que vous êtes les premiers à l’entendre”.

Pour une première, celle-ci est plutôt réussie (les musiciens sont un peu paralysés de trac – except Willy – mais ça ira mieux les jours suivants… Il manque tout de même une petite fausse note, quelque chose qui nous montrerait que tout n’est pas encore tout à fait au point… Et c’est Willy qui va nous l’offrir en mettant les plans de guitare de On attend là-bas dans l’intro de Bernard’s Song ! Quelques mots glissés à l’oreille par Véronique, quelques sourires dans le public, ravi, et le show a suivi son cours jusqu’à la logique des rappels, dont le dernier est un petit nouveau, It Ain’t Necessarily So, hommage de Véro à Gershwin, et véritable prouesse vocale.

Deux mots sur l’after show : Diane Tell (qui prête à Véro son clavier, Stephane [Montanaro], pour l’Olympia), venue la féliciter, et la légende sur l’affiche collée à l’entrée des loges : les organisateurs locaux ayant écrit “Bienvenue à Véronique et à son équipe”, elle a dessiné une bulle sortant des lèvres : “Merci pour cet accueil charmant”.


 
 

• Alain Chamfort / Michel Berger / 1980

Chroniques parues dans Harmonies n°5 (novembre 1980)
 
Alain Chamfort
Le Palace, 6 mai 1980
 
 
© Catherine Dréano

Beaucoup de feeling à Paris, le 6 mai dernier.
Sûr de lui, le regard électrique, petit col et cravate fine de cuir rouge, dans un costume rétro, Alain a définitivement enterré le premier à Alain Chamfort, à qui une méchante sorcière avait jeté un mauvais sort, l’étiquetant “chanteur de variétés” (au pire sens du terme) et c’est, dansant sur les cendres de son prédécesseur, qu'il a séduit un public jeune style “new wave” (on était au Palace) avec des chansons réorchestrées et superbement interprétées par des musiciens avec un grand M (un Manuréva plus fort que sur le disque, un Géant et un Seul à la fin à vous donner des frissons).
“Véro, qui était à Paris, devait venir le 5”, nous a expliqué Alain, “mais le concert a été annulé et elle m’a fait parvenir par l’intermédiaire d’un ami une lettre très gentille dans laquelle elle me disait qu’elle ne pourrait pas venir le 6. On s’est vu peu de temps après à Orgeval où je suis allé dîner”.
Alain travaille actuellement au piano et au synthétiseur à un nouvel album qu’il ira enregistrer à Los Angeles et qui devrait sortir un peu avant Noël.


Michel Berger
Théâtre des Champs-Élysées
4 juillet 1980
 

© LC

Le petit Lutin rouge avec des rythmes qui balancent bien plein la tête, qui avait “la pêche” sur la scène du Théâtre des Champs-Élysées, c’est Michel Berger.
À l’aise, pas trop noyé dans les couleurs et dans les sons, il dirigeait – d’une force intérieure – tout ce (et ceux) qui l’entourai(en)t. Un zeste de funk avec des morceaux comme Mon piano danse, La groupie du pianiste et Celui qui chante, un brin d’originalité avec Ma déclaration (rôle du triangle) et À moitié, à demi, pas du tout au rythme, tropical et un rien de tendresse (Chanson pour quelqu’un) : un cocktail réussi. Pour son premier passage sur scène, Michel Berger a joué la carte du grandiose, a esquissé une dimension de son talent sous une multitude d’artifices dont il eût aisément pu se passer. Pourquoi avoir attendu le dernier rappel pour dialoguer seul avec son piano ?
Après avoir chanté que ce soir, “il aime tout le monde”, tel un homme heureux qui réalise son rêve d’enfance, il sort son Polaroïd et prend la salle en photo ! “Un souvenir de l’avant-dernière”, explique-t-il…