Véronique Sanson
Réédition 50e anniversaire
1er novembre 2024
Chroniques de concerts (presque exclusivement de Véronique Sanson), de disques et de livres.
“Bonsoir ! Je suis contente de vous voir, de vous revoir. J’espère qu’on va vraiment partager de la musique, des émotions, n’importe quelle émotion… comme la colère, la joie – c’est pas ce que je fais de mieux, mais bon… –, la violence – là, je suis pas mauvaise –, et juste qu’on chante ensemble, qu’on partage et qu’on ne soit plus qu’un ». Ce sont les mots de Véronique pour ouvrir ce 5e Grand Rex 2024, des mots sincères et surtout fédérateurs alors qu’au dehors, dans le même temps, règnent la division, la violence banalisée, la dangereuse extension des conflits mondiaux, la prolifération sournoise des fausses informations et autres “déliciosités”… Mine de rien, entendre ces mots-là, même juste le temps d’un concert, rassure sur l’état de l’humanité.
La “reine” (variante british : la “Queen”), la “patronne” (variante british : la “Boss”), la “taulière”, une “légende” : les superlatifs fleurissent sur les réseaux. Le fait est que, sans avoir jamais posé à l’icône et tout en continuant à se comporter sur scène à peu près comme dans son salon, Véronique a gagné un indéniable et respectable statut. Pour certain(e)s, elle est l’image même de la femme libre, une pionnière ; pour d’autres, la survivante d’une époque forcément “mieux avant”. Pour d’autres enfin, elle reste une musicienne de génie à la signature vocale reconnaissable entre toutes.
Ces deux salves de concerts ont été très différentes l’une de l’autre, entrecoupées par une période de repos forcé suite à une broncho-pneumonie diagnostiquée juste après son anniversaire. Au final, sa capacité de récupération – saluée par ses médecins – est telle que les shows de juin ont été encore meilleurs que ceux d’avril…
En première partie de ces 5 shows, Chris Stills. J’ai déjà eu l’occasion d’écrire un peu partout le bien que je pense de ses chansons, de sa voix, de sa présence scénique mais son show à-lui-tout-seul du 29 avril au Café de la Danse a mis en lumière le fait que les salles plus intimes lui correspondent peut-être davantage. Il y est par définition plus proche du public, et s’y montre plus volontiers enclin à expliquer des paroles de chansons auxquelles il faut bien avouer que nous manquent souvent les sous-titres. Les ayant maintenant entendues plusieurs fois sur scène, je me suis parfois surpris à les fredonner sans l’avoir vraiment cherché. Bref, vivement la sortie de “Hail the Road”, son prochain album.
Quant à Véronique, il y en a au moins deux bien distinctes : celle qui se rend sur les plateaux télé en trainant un peu les pieds (parce que c’est loin, parce qu’il faut y aller à des horaires peu chrétiens, parce qu’il faudra y chanter face à l’objectif d’une caméra ou bien un public sans âme en permanence stimulé par un chauffeur de salle) et puis celle qui est sur scène comme un poisson dans l’eau. Les chiffres penchent malheureusement en faveur des prestations télé : en millions de spectateurs pour la promo contre des milliers pour un show. Dommage pour celle qui est incontestablement une “meilleure elle-même” sur scène – surtout si on songe que c’est sans doute l’inverse pour bon nombre d’artistes…
Mais revenons aux Grand Rex, à ces shows qu’on a vécus debout au plus près de la scène (après Besoin de personne quand même) avec Yann (Morvan) et Baptiste (Vignol), “comme quand on était petits”…
Magnifiques balances à chaque fois d’abord, avec la répétition parmi les piano-voix le premier jour d’une chanson que Véronique envisageait d’ajouter à la setlist… avant de se demander si c’était finalement une bonne idée. À suivre…
Le soir de l’anniversaire, il y a d’abord eu le stress de la Team Florence Dubray pour déposer des flyers AnniVéro sur chaque siège dans le peu de temps imparti avant le concert. Ouf, juste à temps ! Puis un débat à l’arrivée de Véronique sur scène : une partie de la salle chantait Happy Birthday tandis que l’autre entonnait la version française ! Pour ceux qui ont de la feuille, Frédéric Gaillardet a d’ailleurs subtilement glissé l’air de Happy Birthday dans son pont solo sur Les délices d'Hollywood – lui qui accompagne déjà spontanément au piano le “Eyango Eyango” dans la présentation des musiciens. Véronique s’est ensuite saisie des ballons en forme de 7 et de 5, et a vainement tenté de les faire tenir contre le piano – on a d’ailleurs vu passer des photos d'elle de dos regardant les 75 par terre. Très parlant… Il y a bien sûr également eu le sketch de la petite fille qui s’est retrouvée sur scène archi intimidée avec son dessin (cf. la double page parue dans Gala juste après).
Après le show, au pince-fesses organisé au premier étage, entourée de Violaine, de Christopher et ses deux (jolies) filles, Véronique a soufflé la totalité des bougies d’un magnifique gâteau. Des photos d’agence ont été prises et validées mais on ne les a pas encore vu passer…
Au cours des shows d’avril, on a pu croiser (par ordre alphabétique) : Emmanuelle Béart, Franka Berger, Alain Chamfort, Sébastien Chenu, Camille Cottin, Gérard Davoust, Stéphane de Groodt, Eddy de Pretto, Guillaume de Tonquedec, Jacqueline Franjou, Guillaume Galienne, Melody Gardot, François-Éric Gendron, François Hollande et Julie Gayet, Éric Jean-Jean, Marc Lavoine et sa fille, Maxime Leforestier, Bastien Lucas, Daniela Lumbroso, Elisabeth Moreno, Nagui et Mélanie Page, Renaud, Julie Rousseau, Thomas Sotto, Bernard Swell, Philippe Vandel, Didier Varrod… Et Vincent Baguian, François Bernheim, Laurent Boyer, Nicole Calfan, Jean-François Copé, Doriand, Lionel Florence, Julie Gayet, François-Éric Gendron, François Jouffa, Valérie Lemercier, Sandrine Sarroche, Augustin Trapenard et Bernard Werber au cours de ceux de juin.
Sinon, en vrac, on a vu Cyril Moreau (Bestimage) avouer à Tony Frank qu’il avait une de ses photos encadrées chez lui – on a donc modestement immortalisé les deux grands photographes ; on a noté la présentation plus resserrée des musiciens (avec fou rire le dernier soir sur l’anagramme spontané “Jeunot Rensane”), on a apprécié chaque différence, même minime, dans l’interprétation de Véronique : dire que chaque show est différent du précédent sonne peut-être comme un lieu commun, sauf que c’est bel et bien vrai… On a été surpris qu’elle pense avoir “une tête de folle” si tôt dans le timing de l’avant-dernier concert (avant Rien que de l’eau au lieu d’après) ; et enfin on a été hélas rattrapé par le monde du dehors en voyant un type vendre 3 € des affiches non homologuées (Véronique d’un côté, un autre artiste de l’autre – plutôt malin…) sur le boulevard en sortant…
Bulletin météo bruxellois de fin de semaine : déferlement de la tempête Louis. La nouvelle est partout alors qu’une autre tempête va décoiffer deux soirs de suite le Cirque Royal et qu’on n’en trouvera pas une ligne dans la presse locale, ni avant ni après deux concerts pourtant exceptionnels !
On aime ce Cirque, sa rondeur, son acoustique, ses sièges tout en haut qui donnent le vertige même de tout en bas. Seul inconvénient : la taille réduite de la scène – d’où le manche de la basse de Dodo qui viendra parfois chatouiller Mehdi… Le décor devra également être adapté : un des “arcs de lumière” sur la gauche dépassera de la scène et on notera l’absence de “l’auréole” qui descend habituellement du ciel étoilé au moment des piano-voix.
20 h dans la salle. En première partie, Chien Noir, inconnu en ce qui me concerne – à l’instar de toutes les autres premières parties de cette tournée pour être totalement honnête. La profusion de nouvelles voix nous ferait presque perdre le goût de la nouveauté, de la découverte… Chien Noir, donc, qui accroche pourtant nos oreilles dès le premier titre avec sa voix particulière. Il est de cette génération de garçons qui ne craint pas d’afficher une sensibilité non polluée par des siècles d’injonction viriliste. Son thème de prédilection est l’amour, son premier amour s’appelle Julia, et ça donne une bonne chanson qu’on peut écouter ici. On retiendra aussi son Je veux, je veux, je veux, (dans lequel s’est glissé un “Je veux que le diable m’emporte”…), à écouter ici. Avant son dernier titre, il se lâche et explique qu’il a assisté aux balances de Véronique et qu’on va “se prendre une grosse branlée”. Le deuxième soir, il sera un poil plus élégant : “Elle défonce tout, vous allez kiffer”… Quels que soient les mots employés, on ne va pas lui donner tort…
Il quitte la scène au bout de 5 titres. Véronique ne montant sur scène qu’à 21 h, il reste environ 40 minutes… Et 40 minutes, c’est long, c’est court. Il y a les discussions avec les voisins, les visages absorbés par les smartphones, mais le ton monte régulièrement dans les rangs… “Elle a changé d’avis ou quoi ?” s’interroge ma voisine de droite tandis que celle de gauche glisse à son mari : “Mais qu’ils disent quelque chose…”. Une troisième enfin : “Elle aurait pu laisser le mec chanter plus longtemps”…
Sans être une stratégie de la production, cette impatience organisée peut être vue comme une façon (un peu risquée) de chauffer le public à blanc. Lorsque retentit la sonnerie et que les lumières s’éteignent enfin, que le public devine Véronique marchant vers le piano, c’est l’explosion, la récompense. Les minutes d’attente, le ressentiment s’envolent et l’image tant attendue que l’on a maintenant sous les yeux tranche instantanément avec tout ce qui a pu précédé, imprimant sur nos rétines la blondeur, le scintillement des strass de la veste, le piano blanc, conférant à Véronique un authentique statut d’icône. J’utilise rarement ce terme parce qu’il est tellllllement galvaudé, mais ce premier soir à Bruxelles, assez loin de la scène, a été l’occasion de mesurer en grand l’indiscutable pouvoir de Véronique Sanson – même si elle ne se donne pas la peine d’arriver en hélicoptère… Benjamin Locoge, journaliste de Paris Match croisé plus tard en coulisse, ne s’y trompera pas en parlant d’un “concert de légende” – lui qui n’en est pourtant pas à son premier strapontin (L’article est en bas de cette page).
Le reste du show est à la hauteur de cet impact initial sur le public, si ce n’est au-delà. Pour connaître Véronique, pour savoir qui elle est vraiment, il faut la voir sur scène. Les télés ne disent rien d’elle, sinon l’ennui qu’elle a parfois d’être sur un plateau sans son public, avec l’impossibilité de chanter ce qu’elle veut dans les conditions d’un concert. Le carcan de la promo-télé est trop petit pour elle. Que voulez-vous, elle est larger than life…
Tout de suite après le premier titre, elle nous scotche en annonçant Comme je l’imagine d’une façon totalement inédite : “C’est l’histoire de quelqu’un qui est sur le point de se marier, et qui a le coup de foudre pour quelqu’un d’autre… Horreur !” – le premier soir, elle s’est frappée la tempe pour simuler le coup (de foudre) –, avant d’ajouter, philosophe : “C’est pas très très bien, mais enfin c’est la vie…”
Sinon, en bref (comme on dit aux infos) lors de ces deux soirs : Pas de battle bruxelloise entre les partisans du “Debout tout le monde !” et ceux du “Assis !” (Cf. CR de Châteauroux) • Reprise-surprise des “C’est toujours, c’est toujours…” à la fin de Je suis la seule le 2e soir • Le premier soir, après avoir dûment présenté chaque musicien, elle a ajouté “Et merci à vous évidemment !”, doublant très discrètement le “éviiiiidemment” sur l’air d’une chanson qui date de 1987… • Je me suis tellement manquée sera suivie les deux soirs d’une standing ovation – ce qui n’avait pas été le cas à Châteauroux.
Le premier soir, en coulisses, Plastic Bertrand (pas forcément identifié par tout le monde sous sa casquette noire), accompagné de son producteur, ne cache pas sa déconvenue devant la porte fermée de la loge de Véronique : il a un peu hâte de l’embrasser et lui proposer de se retrouver tous ensemble plus tard. Le 2e soir est plus calme. Dans la loge, on se surprend à fredonner les cuivres de Salsa. Impossible de faire autrement, on les a en tête depuis la fin du concert… On regarde Véronique rassembler ses affaires (mille milliards de produits de maquillage) et on pointe, autour de son cou, ce foulard qu’elle a depuis des âges. Elle rit : “Et ce tee-shirt ! C’est celui de “Comme on l’imagine” !”. Incroyable, il n’est pas bleu, mais mauve… Elle explique que, comme pour la veste “de dompteur” en couverture du live 93, la couleur réelle n’a rien à voir avec celle imprimée : les mystères de la quadrichromie…
Comment fait-on pour redescendre sur Terre quand on a été ovationnée par 2000 personnes ? On lui (re)dit combien les gens avaient l’air heureux et épanouis, on lui parle de ceux (et pas forcément des perdreaux de l’année) qui dansaient dans les allées, oubliant l’état du monde le temps d’une soirée. Et puis on suggère la rencontre avec Chien Noir qui n’aurait visiblement pas osé frapper à la porte. Joli moment qu’on propose de terminer en photo-souvenir pour plus tard, avant qu’il aille lui chercher un exemplaire de son CD.
Il est temps de sortir. Les gens de la nuit l’attendent de chaque côté des barrières. Il fait un froid de gueux, elle regarde chacun et chacune – comme elle n’oublie jamais de le faire de la scène, se dévissant le cou pour saluer les spectateurs les plus éloignés –, sourit à ceux et celles qu’elle (re)connaît et avance jusqu’à son van étoilé. Encore une affaire rondement menée…
Photos © LC
Véronique Sanson, un nouveau tour de chant magistral
Benjamin Locoge – 23/02/2024
Hier soir à Bruxelles Véronique Sanson présentait une nouvelle version de sa tournée “Hasta Luego”. Un concert raccourci mais plus intense que jamais.
Elle n'a pas de nouvel album à défendre. Ni même de compilation reprenant ses plus grands tubes. Mais depuis janvier, Véronique Sanson est repartie sur les routes, prolongeant sa tournée “Hasta Luego” par pur plaisir. Après une première salve de concerts en 2022, des festivals et des Zénith en 2023, on pensait logiquement hier soir au Cirque Royal de Bruxelles retrouver un tour de chant avec lequel on commençait à se familiariser. C'était mal connaître Sanson que de penser ainsi…
2000 bruxellois présents
Quand la salle se plonge dans le noir à 21h, c'est pour mieux laisser la patronne s'installer derrière son piano blanc pièce central du somptueux dispositif scénique. Et c'est en solo qu'elle plaque les premiers accords de Véronique chanson tirée de l'album culte “Le Maudit” paru il y a 50 ans. Concentrée Véro fait immédiatement preuve d'une grande forme vocale, guettant l'arrivée progressive de ses sept musiciens.
Si Basile Leroux a cédé sa guitare à Michel-Yves Kochmann, on retrouve les fidèles Dominique Bertram à la basse ou François Constantin aux percussions. “Je suis tellement heureuse d'être là avec vous ce soir, lance-t-elle aux 2000 bruxellois présents (dont Plastic Bertrand), on va partager des moments de colère, des moments de joie et des moments de douceur”.
Et c'est Comme je l'imagine qui arrive, pas totalement maitrisé, qui ouvre la porte à «Indestructible », l'occasion pour le groupe de musiciens d'être rejoints par trois cuivres. Les premiers rangs -ceux des fans les plus hardis ont les yeux écarquillés : leur idole a complètement renouvelé sa setlist, leur délivrant titres rares et peu joués. Comme Un peu d'air pur et hop ! manifeste écolo de 1988 que Véronique présente “comme le constat qu'absolument rien n'a changé depuis”. « Laissez-nous vivre et laissez-nous mourir vieux, sans imbécile et sans caca dans les yeux » chante-t-elle à l'attention de ceux qui massacrent la planète sous nos yeux impuissants.
Une première demi-heure plus que parfaite
Retour ensuite à l'amour avec Je suis la seule ballade émouvante de 1979, là aussi ressurgie du passé avec délice. Que dire de Sans regrets titre d'ouverture de l'album du même nom où Véro se demande ce qu'elle peut faire “pour calmer sa colère”, elle, qui erre “comme une louve solitaire” ? Magnifique moment suspendu où le jeu tout en délicatesse de Michel Yves Kochmann s'apprécie à merveille. Visuellement, un demi-cercle de lumière permet de varier les plaisirs selon les morceaux, tous éclairés avec une poésie bienveillante. Cette première demi-heure est plus que parfaite, tout en surprise et maitrise musicale, laissant présager le meilleur pour la suite.
Je me suis tellement manquée lance le début d'une deuxième partie de concert consacrée aux tubes. Et quels tubes ! Bruxelles se lève dès les premières mesures de Besoin de personne, ovationne Chanson sur une drôle de vie, écoute religieusement Vancouver ou Amoureuse, classiques intemporels, qui procurent tous toujours une sacré ??? d'émotions dans le public comme sur scène. Entre deux, Véro a glissé Les délices d'Hollywood échappé de l'album “Hollywood” et Bouddha plus entendu depuis quelques années...
La voix est puissante, les sourires, radieux
Avant Bernard's Song (il est de nulle part), Véronique Sanson chausse des lunettes noires pour mieux voir le public qu'elle harangue de sa frêle silhouette. Mais la puissance de sa voix, les sourires qu'elle balance montrent combien la scène est aussi pour elle une cure de jouvence, d'amour, un oxygène qui la porte. Sur la fin de Rien que de l'eau » elle annonce sortir “pour me mettre un coup de peigne, j'ai l'air d'une folle avec mes cheveux en bataille ”, rigole-t-elle, laissant ses musiciens conclure l'affaire.
Le public s'étonne quand ces derniers quittent leur poste au bout d'1h15 de concerts. Mais Véro réapparait et attaque Alia Souza qui fait swinguer le Cirque Royal. En plein milieu du titre, elle introduit un extrait de Salsa autre pépite oubliée, avant de longuement présenter les dix mecs qui l'entourent. Bruxelles croise les doigts : Sanson va-t-elle s'arrêter là ? La voilà qui s'assoit face à son instrument et envoie Ma révérence, en solo. Avant de demander à la salle de l'accompagner sur Bahia, “pour profiter de chaque micro instant de vous jusqu'au bout”.
Un concert de légende
Véro écoute Bruxelles chanter “et je t'aime, oh caresse-moi” puis semble gagnée par un orgasme pianistique, véritable leçon de communion musicale entre une artiste et son public. Un dernier regard, elle rejoint sa loge le poing levé, sans dire un mot. Bruxelles l'ovationne longuement.
Ce show 2024 fera clairement partie des concerts légendaires : aucun temps mort, une intensité immédiate et ininterrompue, une Véronique Sanson au sommet de son art et de sa puissance. On vous aura prévenu.
Quel est ton premier souvenir musical ?
La première fois que je suis monté sur scène, c’était à Wembley dans les bras de mon père avec Crosby et Nash devant 90 000 personnes. J’étais bébé mais il a dû se passer quelque chose en moi. Cette espèce de masse de voix et d’applaudissements, quand tous les yeux sont fixés dans ta direction… La scène m’a toujours attiré. J’ai grandi en suivant mes parents et tous leurs musiciens en tournée, c’était des forces de la nature en connexion avec leur musique. Je voyais bien leur charisme, sans le comprendre.
Et ton premier concert ?
Mon premier vrai concert, c’était pour une High School Party à Paris, j’avais 13-14 ans. Je faisais 1 mètre de haut, j’étais un des plus petits de ma classe et je chantais avec des plus mecs plus âgés. Tout le monde buvait…
À quel moment la musique est-elle devenue une évidence ?
À l’âge de 10 ans, quelque chose a basculé : je rentrais de l’école et j’ai entendu Little Wing de Jimi Hendrix à la radio. J’ai trouvé ça tellement beau. À l’époque je pensais que les notes les plus hautes sur une guitare étaient en bas du manche. Cette chanson a éveillé ma curiosité qui est vite devenue une fascination. Je n’avais encore jamais utilisé la platine dans ma chambre, j’ai retrouvé un album de Buffalo Springfield [groupe de son père, NDLR]. Je me suis enfermé et j’ai mis For What is Worth cinquante fois de suite, sans savoir pourquoi. À partir de là j’ai compris que ce qui se passait sur scène n’avait rien à voir avec la vie de tous les jours, que c’était unique au monde et j’ai commencé à regarder d’une autre façon mon père et tous ces musiciens que je voyais sur scène et à la maison. Mon père raconte quelque chose d’approchant : un jour il est allé voir les Beatles avec sa sœur et c’est là qu’il a eu le déclic, qu’il a su ce qu’il voulait faire.
Ça donnait quoi, l’ambiance à la maison ?
Il y avait tout le temps de la musique, surtout la nuit. Je m’engueulais avec mon père, je sortais de ma chambre : “Il est 4 heures du matin, j’ai école demain !”. Mon cousin, avec qui je vivais, disait que j’étais le seul à lui tenir tête. Tout le monde lui disait oui, moi je lui rentrais dedans. Je tiens ça de maman, je pense. Mais je ne faisais pas encore de musique à l’époque, un peu pour m’opposer à mon père…
Il faut dire que ce n’était vraiment pas un environnement familial idéal… Dans le studio, il y avait un grand bol de marijuana – le “reste”, c’était tout le temps gardé parce que mon père ne voulait jamais partager (rires). Crosby avait été arrêté, il était en taule. Un jour il a appelé à la maison et c’est moi qui ai décroché. Je devais avoir 10-11 ans et j’étais totalement désolé parce que j’avais vu dans les films que quand tu es en prison, tu as droit à un seul appel et comme j’étais tout seul, je me disais qu’il avait gâché son unique appel… Il est devenu sobre plus tard. Graham n’a jamais vraiment eu ce genre de problème, mais mon père lui, il tenait encore à l’alcool, il tenait à la fête. Il n’est pas très fier de tout ça…
Tout a changé à ton arrivée en France ?
Oui, Véro vivait avec Étienne [Chicot, NDLR] à l’époque, qui avait deux fils, Alexandre et Adrien. Je retrouvais ma mère pour la première fois et dans un vrai cadre familial, une stabilité que je n’avais jamais connue. Je me suis installé chez mes grands-parents un moment aussi parce que c’était plus pratique pour aller à l’école. C’était des gens très bien élevés, très intelligents. Avec eux j’ai appris la dignité, un sens des responsabilités, les bonnes manières, la bonne bouffe, comment se tenir à table. Et la culture aussi : on regardait les news, on en parlait après. Mon grand-père dirigeait une association d’anciens Résistants de 40. Je prenais le sabre et j’allumais la flamme sous l’Arc de Triomphe, entouré de gardes. Tout à coup, je faisais partie de la République !
La musique, tu l’as d’abord apprise au piano ?
Oui quand j’étais petit, maman a essayé de m’apprendre des trucs, des bouts de Gershwin, de Bach. Je lui retirais les mains quand j’avais compris et je lui disais “À moi, maintenant !” et après j’improvisais, j’étais tout le temps au piano. Elle voulait que je prenne des cours mais les gammes, ça me faisait chier. Je jouais L’amour est un oiseau rebelle de Bizet pour mes potes à l’école à 7-8 ans. Le piano, c’était cette énorme masse collée dans une pièce, et quand je me suis retrouvé avec une guitare dans les mains, un instrument que je pouvais emporter dans ma chambre, j’avais tout à coup un petit cocon à moi, un peu à l’abri du regard des autres. Maman m’a appris les barre chords, sur un genre de blues à la John Lee Hooker. J’ai joué ça pendant des heures et j’ai trouvé mes doigts.
Et tu as continué avec ton père ?
Mon père ne m’a jamais rien montré, et je n’ai jamais pris de cours de guitare. Un jour j’étais en tournée avec lui, et Doug Breidenbach, son guitar tech (le mec qui accorde, check les intonations, les amplis) m’a demandé si je jouais de la guitare. J’ai répondu non, il a trouvé ça bizarre. On était à Salt Lake City, on avait un jour off et il m’a montré Rocky Raccoon et Bungalow Bill des Beatles. J’ai appris assez vite et quand je suis rentré en France, j’ai proposé au prof de guitare d’accorder les 25 guitares espagnoles de l’école s’il me laissait en emprunter une quand je voulais. Il a accepté.
Parle-nous de la collection de guitares de ton père.
Quand mon père vivait à Berverly Hills, à côté de sa chambre, il y avait son studio et, derrière, une pièce avec toutes ses guitares. J’y ai passé des journées entières, c’était comme la caverne d’Ali Baba. Ses guitares de collection étaient dans une pièce en bas fermée à clé, dans des boites en bois. Il s’en est fait voler plein, il en a vendu d’autres… Il y a un numéro de Guitare Player Magazine consacré à sa collection, avec les numéros de série, je l’ai à la maison. On a écrit une chanson ensemble quand j’avais 10 ans, Stranger, ma première compo au piano, qui m’a permis de toucher mon premier chèque, quelque chose comme 800 $ (ce qu’on reçoit aujourd’hui quand on écrit un album entier !) avec lesquels j’ai immédiatement acheté pour maman un set complet de casseroles en verre dont j’avais vu la pub à la télé. J’étais fier de moi, mais elle m’a douché quand elle l’a reçu : “Mais qu’est-ce que c’est que ça ?” (rires).
Quand as-tu découvert la musique de ta mère ?
Bien plus tard que celle de mon père. Je me souviens de l’enregistrement de la chanson Le temps est assassin dans un studio en dehors de Paris [studio de La Frette, NDLR]. C’est là que j’ai commencé à m’intéresser à sa musique. Avant ça, quand elle enregistrait le 7ème, je m’intéressais surtout au flipper dans la salle d’attente du studio à LA, j’y passais mon temps quand je n’allais pas à l’école. Ce qui est marrant, c’est que quand j’ai présenté Haim Saban, le père de ma première femme, à maman, je pensais évidemment qu’ils se voyaient pour la première fois mais ils se sont sauté dans les bras : c’était lui qui avait ce petit studio, il ne m’avait rien dit !
Un jour, elle a fait l’Olympia pour le 25e anniversaire d’un album des Beatles. Elle a joué Something, une chanson magnifique, et à la fin, backstage, devant tout le monde, elle a mis sur mes genoux le coffret CD des Beatles qu’elle avait reçu en me fixant dans les yeux : “Tiens, écoute ça” et juste après elle en a sorti “Sergent’s Pepper” et a dit “Commence avec ça !”. J’avais 13 ans, j’étais dans mon monde de petit garçon mais j’ai compris leur influence. Véronique faisait des tournées, plein d’Olympia, j’étais avec elle et c’était normal pour moi. Mais j’avais des potes qui allaient en colonie de vacances pendant que je me faisais chier dans les tourbus…
Ton père était-il fier de tes premières scènes ?
Quand j’ai fait la première partie d’Eddy Mitchell à Bercy [25 au 29 janvier 2000, NDLR] pendant une semaine tout seul avec ma guitare. La première date, je ne savais pas ce que je faisais, je ne tenais rien. Ma mère faisait l’Olympia avec Lee Sklar à l’époque, ils sont venus me voir et Lee m’a dit “Tu joues dans une arène de sport, il faut que t’y fasses des titres up tempo et que tu les fasses le plus fort possible”. Plus tard j’ai dit à mon père : “Papa j’a joué devant 12 000 personnes pendant une semaine !”, j’attendais un “Bravo mon fils, c’est génial” et il m’a regardé : “Maintenant on peut parler”. On peut voir ça comme un compliment, comme sa manière de dire “Tu es des nôtres”, mais c’était une sorte de warning : on n’est pas là pour se taper dans le dos, on est là pour faire de notre mieux, donc il n’allait pas me cirer les pompes. Je sais qu’il disait du bien de moi quand je ne n’étais pas dans la pièce parce qu’on me l’a dit, mais il ne me le disait pas en face…
Le problème de CSNY, on le sait, c’est qu’ils se battaient tout le temps…
Oui, c’est un peu l’histoire de leur groupe. La blague, c’est : la raison pour laquelle Eagles et America existent, c’est parce que CSNY ont passé leur temps à se battre, au lieu de faire des albums. Il y avait une saine compétition au départ à Laurel Canyon, sur les collines de Californie, avec Joni Mitchell, Mama Cass… L’époque était différente, il y avait tellement de création qu’il n’y avait pas de compétition, tout le monde s’en foutait. Il y en avait un qui disait “Tu fais rien avec ce bridge ?”, il le prenait et il en faisait un hit. Et quand ma mère est arrivée là dedans, elle a voulu sa place, elle a voulu prouver son talent à ces mecs-là et elle s’en est très bien sortie. Et elle a fait le bon choix ensuite en rentrant en France. Je vivais aux États-Unis à cause de la garde qui avait été donnée à mon père au moment du divorce, je l’ai rejointe dès que j’ai pu, après trois années un peu rock’n’roll chez mon père.
En 1993, on te voit avec tes parents sur scène à Los Angeles…
Oui, c’était la première fois qu’on était ensemble sur scène [au Greek Theatre, NDLR]. Je me posais des questions, je me demandais si mes parents allaient se remettre ensemble, tout en sachant que c’était une très mauvaise idée… En fait je pense que mon père était surtout là pour Stevie Wonder [qui parrainait la soirée, NDLR]. Quand je regarde les images, je trouve que maman a toujours ce côté un peu ado, pas assez sûre d’elle, alors que mon père trouve ça normal d’être là. Moi je faisais une chanson ou deux, c’était 5 ans avant mon premier deal avec une maison de disque. Je réalisais avec qui je jouais, mais je ne sais pas si je me prenais assez au sérieux. J’essaie depuis le début de garder ce côté Chuck Yeager [premier pilote à avoir franchi le mur du son, NDLR], qui était connu pour être toujours très cool même quand il était à bord de son avion. It’s only rock’n’roll and I like it, après tout…
… et on vous retrouve ensemble en 2018 à La Rochelle. Il y a cette grande photo de vous 3 dans le salon chez ta mère…
[il réfléchit] Personne ne le sait mais il y a eu un énorme malentendu sur ce concert. L’idée de départ était, à partir du moment où mon père montait sur scène, de faire une chanson de maman, une chanson à lui et une à moi… et aux répétitions, rien n’était prévu à part On m’attend là-bas. Or je savais que c’était la dernière opportunité pour mes deux parents et moi de jouer ensemble sur scène… Alors je suis allé trouver Gérard Pont [directeur des Francofolies, NDLR] et je me suis battu pour qu’on sauve au moins For What It’s Worth, la chanson de mon père. C’était compliqué, il n’avait pas de retour, juste en Ears, et il est tellement sourd qu’il se fie aux vibrations des basses pour savoir où est le rythme. Une belle photo dans le salon, mais un souvenir un peu amer pour moi…
Quel serait ton Top 3 des chansons de tes parents ?
Il y en a tellement… C’est comme si je disais : “Apporte-moi une énorme boite de bonbons, mais je n’en veux que trois”. Non, prends toute la boite, va t’amuser ! Chez mon père, il y a les plus connues et puis, par exemple, cette petite chanson qu’il a écrite à Hawaii pour Véro, My Love Is A Gentle Thing. J’aime tout dans cette chanson, la mélodie, le texte, le son, le côté compact…
Penses-tu que Véronique aurait dû faire carrière aux États-Unis ?
Oui, à un moment elle a eu l’opportunité d’être représentée aux États-Unis et dans le monde. Elle a préféré se concentrer sur la francophonie. Son histoire est tellement incroyable en tant que femme, en tant que chanteuse française. Elle est tellement aimée, respectée… Dans la rue, on me dit souvent “J’ai grandi avec votre mère” et je réponds “Moi aussi !”.
Pour finir, quid de ta carrière en France ?
Après Cléopâtre [comédie musicale dans laquelle il jouait le rôle de César en 2009, NDLR] j’avais une bonne présence en France, mais j’ai été obligé de rentrer aux États-Unis pour raisons familiales… Mes parents ont mis leur carrière en premier, moi j’ai choisi de donner la priorité à mes enfants. Maintenant je voudrais revenir vivre en France avec ma famille et y faire de la musique. Et aussi y refaire du cinéma. Ça va se décider prochainement.
Propos recueillis par Baptiste Vignol et Laurent Calut le 28 février 2023