La belle histoire d’amour entre Neil Hannon et la France s’est enrichie d’un nouveau chapitre cette année. Son dernier passage avait laissé un souvenir mitigé (voix très enrouée, setlist peut-être trop centrée sur le dernier album en date, « Office Politics » – voir vidéo ici)… il nous devait un bon concert ! Et youpi on l’a eu.
Précisons que ça fait bientôt 30 ans qu’on le suit fidèlement, depuis sa découverte sur scène en première partie de Tori Amos. Il y a ensuite eu le Passage du Nord-Ouest (où il reprenait Wuthering Heights de Kate Bush en remplaçant It’s me Cathy par It’s me Tori !), plusieurs Théâtre de la Ville, l’Olympia, la Salle Pleyel, la Gaité Lyrique, que sais-je… et même le Sheperd’s Bush Empire de Londres ! Ce soir ce sera au 2e balcon du Grand Rex, un peu trop près de la célèbre voûte bleutée piquée d’étoiles. L’air y est respiré par quelques individus à travers un masque et ça se respecte : même si les règles sont assouplies, le virus s’accroche et circule encore librement et sans vergogne. Peu de respect en revanche pour la première partie de la part de tous ceux qui arrivent allègrement en retard, plombant le confort d’écoute exigé par Blumi, jeune Française qui chante en anglais dans un registre électro expérimental. « Chuis une rivière là » : les ouvreuses sont en nage, le balcon est plutôt pentu et les aller-retours nombreux : c’est rempli jusqu’au plafond. Pour faire patienter après le départ de Blumi, une improbable et truculente bande-son couvre à peine le brouhaha des presque 3000 personnes attendant Neil Hannon et sa bande de pied ferme, une bière à la main la plupart du temps. Il commence à faire chaud. Le groupe pose enfin un pied sur la scène : « Bonsoir les amis, c’est Divine Comedy, nous sommes de retour ! » (en français dans le texte) avant d’attaquer sobrement avec Absent friends. Très en voix, maîtrisant parfaitement son sujet (« Don’t expect obscure tracks, just the hits tonight, just the biggies! »), toujours autant immunisé du trac par son autodérision permanente, Neil Hannon continue à impressionner par ses réparties et sa cool attitude (il pourrait donner des Masterclasses). La soirée sera donc légère, parenthèse enchantée dans un monde brutal… Au bout de trois titres, il se lâche : « Feel free to come down and occupy the seats, I don’t care. » Il semble que des rangs soient vides à l’orchestre : ils ne le resteront plus longtemps. Une voix féminine s'élève de la salle : « Je t’aime ! ». Une autre, masculine : « Moi aussi ! ». Neil adore laisser des blancs entre les chansons, que le public peut remplir. Il avouera tout de même à celui qui lui demande ce qu’il boit sur scène (« A gin tonic, Sir. And you, what do you drink? ») qu’il n’est pas facile de converser avec 1000 personnes en même temps… Bad Ambassador déboule avec son refrain qui claque, suivi d’une des deux nouveautés du récent best of (Best Mistakes) avant de revenir à une valeur sûre : The Certainty of Chance. Je m’aperçois que mon voisin, qui doit avoir dans les 8 ans, se bouche les oreilles. Honte aux parents qui traînent leurs mômes à des concerts de vieux où on joue fort ! Comme le remarquait Christophe Conte (l’homme qui tweete plus vite que son ombre) croisé après le spectacle, le public de Divine Comedy ne rajeunit pas : ce sont les mêmes qui le suivent depuis le début, rejoints en route par quelques individus à peine plus jeunes… Doit y avoir un seul gamin dans cette foule… « I love a gimmick ». Neil arbore ce qui de là où je suis ressemble à un bouquet de tulipes jaunes – plus vraisemblablement trois maracas qui lui serviront à rythmer l’inusable Your Daddy’s Car, avant d’être jetés par dessus son épaule à la fin de la chanson. Juste après le dispensable To the rescue, il fait monter la sauce (« You may stand ») pour deux imparables chefs-d’œuvre : Generation Sex et Something for the Weekend. Debout, on capte mieux les vibrations. Chair de poule garantie. C'est l’entracte. On est prié d’aller se désaltérer… Contraste avec la fin de la première partie, on redécolle en douceur avec de grands classiques : le subtil An English Lady Of a Certain Age que Neil ne peut s’empêcher d’esquinter (« I can’t help trashing my songs »), Songs of Love, Love What you Do et l’indépassable Summerhouse – histoire de vérifier qu’il tient toujours la note basseyienne de la fin de la chanson, mais pas que… Ce titre justifie pour moi le déplacement à chaque fois, je ne m’en lasse pas.
Mother Dear, Norman and Norma (applaudie par le public qui sait compter jusqu’à 4) et voici une autre pépite, Our Mutual Friend : Neil s’allonge pour mieux mimer ses paroles, et se réveiller fracassé pour faire l’expérience de la trahison en amitié… « Enough of that seriousness! Let’s rock and roll! ». Neil tombe enfin la veste pour le final :How Can You Leave Me on my Own, l’indémodable et toujours épatant National express et I like (qui fait craindre qu’on n’aura pas droit à Tonight We Fly, à cause de leur proximité de tempo). Cette fois-ci, il n’a pas eu besoin de nous demander de se lever… Deux titres seulement en rappel : Perfect Lovesong et l’archi-nécessaire Tonight We Fly, après nous avoir remercié d’être venu : « We had a good laugh ».
Dehors, il pleut. les vendeurs d’affichettes non officielles ne font pas recette, même à 3 €…
« À la prochaine ! », a-t–il lancé avant de partir. Indeed, Neil!
Le vertige Marilyn par Isabelle Adjani, Maison de la Poésie, Paris 31 janvier 2022
Rien de prémédité dans mon calendrier des sorties théâtre, mais on ne peut s’empêcher de noter ce curieux télescopage dans le même mois : deux actrices pour deux icônes – Monica Bellucci convoquant Maris Callas et Isabelle Adjani, Marilyn Monroe. Les comparaisons s’arrêtent là : on est ce soir face à une performance dont le but est davantage de nous subjuguer que de nous émouvoir ou même simplement nous toucher. Le vertige Marilyn s’adresse plus à l’esprit qu’au cœur. Et en ce sens, c’est vraiment réussi.
Les places n’étant pas numérotées et le lieu plutôt exigu, il aura fallu arriver de bonne heure et patienter dans le froid, mais qu’importe : en elle-même, la soirée s’annonce déjà comme un véritable événement. Isabelle Adjani à la Maison de la Poésie pour trois soirs uniquement. Pour briller en société, on pourra dire plus tard qu’on y était, comme à ces soirées du temps jadis où l’on voyait au Palace chanter Jeanne Moreau ou Ingrid Caven…
Déjà plus de places à l’orchestre, on se précipite au balcon. Il aura fallu jouer des coudes mais on est face à la scène, non loin de la régie. Flotte dans l’air un délicieux parfum de fleur d’oranger : mon voisin de gauche ou bien ces fumigènes qui envahissent la scène ?
Sans être un spécialiste d’Isabelle Adjani, on se doute qu’on ne verra d’elle que ce qu’elle voudra bien montrer. D’où sans doute ce « brouillard » qui enveloppe déjà une intrigante structure métallique supportant des projecteurs…
L’entrée en scène est soignée. Rideau noir toujours tiré, obscurité entretenue sur un fond sonore indistinct – Il y aura très peu de véritable silence pendant cette soirée, une très belle idée – et la voix enregistrée d’Isabelle Adjani ressuscitant un appel passé par Marilyn Monroe à une radio, « pour parler », quelques temps avant sa disparition. Les projecteurs s’animent et on aperçoit le dos nu et blanc de l’actrice, assise au milieu de ce curieux assemblage, prostrée. On n’y pensera que plus tard mais l’ensemble rappelle certains tableaux de Francis Bacon…
Alternance sera le maître mot de cette performance hybride : tantôt la comédienne nous fait face dans sa pose la plus célèbre (et si souvent caricaturée : ses mains cachant ses joues) et c’est une voix enregistrée qui s’adresse à nous ; tantôt elle lit le récit purement factuel des événements qui ont suivi la découverte du corps de Marilyn, debout au pupitre, nous rappelant une cérémonie des Césars. On la verra aussi nous parler d’elle, établir des parallèles entre la destinée de la star hollywoodienne et son propre parcours. On la verra enfin, lunettes noires lui mangeant le visage, affronter les flashs des reporters (remarquable lightshow de bout en bout) ou revivre une étonnante scène de la vie de Marilyn se donnant à un jeune livreur qu’elle attendait chez elle en peignoir (l’acmé de la soirée en ce qui me concerne).
On suit Isabelle Adjani dans ce dédale labyrinthique pendant près d’une heure et demie, souvent subjugué par sa maîtrise de l’espace et du timing, parfois déçu d’entendre une nouvelle fois un magnéto alors qu’on a tout de même la chance qu’elle soit en chair et en os sous nos yeux. On admire l’envolée de sa main lorsqu’elle fait défiler le texte sur sa tablette, sa voix sensuelle inchangée par le temps qui a malgré tout passé, cette impression générale de légèreté qui se dégage de ses gestes, ses bras ballant le long de cette robe Dior de velours noir, copie conforme de celle portée par Marilyn lors de ce qui restera sa dernière séance photo en juin 1962 (tiens, ça me dit quelque chose ce genre de détail… Allo Tom Volf ?).
Le final la voit éteindre une à une les lumières du plateau, jeter à terre les malheureuses fleurs qui s’échappaient d’un vase posé à même la scène puis les piétiner avant de rejoindre l’obscurité derrière le rideau noir.
Les applaudissements nourris la ramèneront sous la lumière (mais pas trop : chacun a dégainé son portable pour repartir avec un souvenir), souriante, levant les bras de chaque côté du corps en signe d’interrogation modeste devant tant de chaleur. Vous exagérez, ce n’était pas grand chose, si ? Si, tout de même…
Maria Callas Lettres et mémoires Montpellier 12 janvier 2022
Il fait un froid de gueux. L’hôtel est à 4 minutes de la gare, l’opéra à 4 minutes de l’hôtel : autant dire qu’on ne verra pas grand chose de Montpellier cette fois-ci… Le but du voyage n’était certes pas de faire du tourisme mais c’est dommage : Montpellier a l’air d’être une très jolie ville.
En réalité le but du voyage, c’est elle : Maria Callas ; elle : Monica Bellucci ; et lui : Tom Volf, metteur en scène d’un spectacle dans lequel dansent main dans la main élégance et nostalgie. Une soirée d’une autre époque, donc... (risque de passer pour un vieux con parfaitement assumé).
On est en joyeuse compagnie : Violaine et son fils Julien ont également fait le déplacement de Paris. Pas d’autre choix pour ce rendez-vous : après quelques dates à Paris en 2019, puis une longue interruption pour les raisons qu’on ne connaît que trop bien, il y a bien eu quelques dates en Italie et en Grèce mais il n’y en aura hélas pas d’autres cette année en France...
Pas un strapontin de libre sous la splendeur rouge et or de cet opéra inauguré sous Sadi Carnot. Public éclectique, international : autour de nous, on entend parler allemand, espagnol ainsi qu’une langue asiatique.
Le rideau se lève sur l’orchestre, prélude tout en douceur de Mascagni (merci le programme : je ne suis pas si familier que ça avec ce répertoire).
La sculpturale silhouette de Monica Bellucci glisse lentement sur la scène, contourne le canapé et vient sagement s’y asseoir, mains croisées sur les genoux. Attitude étudiée mais parfaitement fluide.
Superbe maintien, cheveux sages, hauts talons, elle apparaît comme statufiée dans une robe noire dont le programme nous apprend qu’elle a appartenu à Callas elle-même et n’a jamais été portée depuis sa mort. Empreint d’une belle dignité, son visage réussit presque à nous distraire de suivre les courbes vertigineuses de son anatomie.
On est d’abord surpris par sa façon de s’exprimer, de séquencer les phrases, de parler dans le souffle puis, très vite, on est sous le charme.Monica Bellucci est créditée sur le programme avec le joli mot de récitante. Sa voix ne changera donc que très peu de ton, se faisant de plus en plus lasse au fur et à mesure que les nuages se multiplient dans le destin tragique de la cantatrice ici reconstitué chronologiquement à travers ses mots – ses mémoires interrompus et un choix de lettres parmi une abondante correspondance traduite par Tom Volf et sortie en librairie en 2017.L’ensemble révèle une Callas amoureuse et travailleuse, soutenue par une foi en
elle-même et en Dieu, sans orgueil mais avec une juste et pleine
conscience de son talent.
Rien n’est surjoué ici, tout est feutré. Le spectateur s’adapte, s’extirpe de bonne grâce d’un quotidien où tout va toujours plus vite. Les smartphones éteints accumulent des informations qui seront lues plus tard. Notre pouls change de rythme, nos yeux se reposent, nos visages se détendent et la magie opère : on déploie toute notre attention vers la scène, à l’écoute de tourments d’un passé ressuscité le temps d’une soirée, régulièrement interrompus par les grands airs de Bellini, Verdi ou Puccini avec – charme supplémentaire – le bel accent de la comédienne.
Retour au réel sous les applaudissements, et le plaisir de voir Monica Bellucci sortir du rôle et saluer avec le chef d’orchestre (Gwennolé Rufet) et Tom Volf – une scène souvent vue en story sur Instragram, bien plus appréciable du balcon d’un opéra…
On n’aura pas le plaisir de la saluer, mesures sanitaires oblige. Simplement le pouvoir de l’imaginer attablée à un dîner en son honneur, à côté de son metteur en scène, dans le restaurant chic devant lequel on passe en chemin vers l’hôtel...
Prochaines dates 2022 :
21-22 avril : Istanbul 24 avril : Londres 26-27 mai : Saint-Pétersbourg 28-29 mai : Moscou
À suivre : Juillet : Festival Peralada (Espagne) Septembre : New York
Musicales du Parc des Oiseaux Villars-les-Dombes 10 septembre 2020
Fin d’été dans le monde d’après. Anxiogène. Liberticide pour notre bien ou notre malheur selon les opinions. Le temps est au sacrifice. La culture paie un très lourd tribu. On étouffe tous un peu… Au loin, une date comme un phare dans la nuit, une oasis multicolore dans ce désert culturel (annulations de spectacles en chaîne, projets reportés, réouvertures des salles de cinéma et de théâtre a minima…) : celle du seul concert de l’année pour Véronique Sanson, ses musiciens, ses techniciens et toute l’économie afférente. Elle figure donc en lettres capitales sur l’agenda, tentant fièrement d’ignorer l’épée de Damoclès que représente la probabilité d’une nouvelle interdiction de se déplacer à plus de 100 km ou la menace de cas de Covid-19 parmi l’équipe.
Quelques jours avant, les répétitions dissipent toute crainte : les musiciens ont tous répondu à l’appel. Tout le monde est bronzé, reposé. Bien sûr il n’est pas possible de créer un show entièrement nouveau pour une seule et unique date et, qui plus est, en deux jours de répétitions. Ce sera donc la version longue de la tournée actuelle qui mine de rien entre dans sa quatrième année. Pour l’heure, seule une chanson fait son entrée dans la setlist : Toi et moi.
Véronique vient en voisine. Tee-shirt noir sous veste à carreaux rouge et noir, jeans, cheveux relevés avec un chouchou. Visage hâlé et rang de perles avec une tête de mort en faux diamants autour du coup. On se salue du coude en se souriant des yeux. Sa sœur Violaine est déjà là, qui lui fait la surprise de sa visite. Elles sont en forme, ont dansé tard dans la nuit l’avant-veille à un mariage. La répète commence par Vols d’horizons. On s’approche du piano pour entendre la voix : tout comme les guitares et les claviers, elle résonne uniquement dans leurs Ears. La rythmique prévaut, les chansons sonnent de façon presque tribale. On réalise la puissance de la batterie et des percus, celle des ponctuations cuivrées : ça tourne d’enfer !
Arrive Rien que de l’eau. Difficile de rester sans bouger. Véronique, qui a remarqué du coin de l’œil que je suis en train de filmer, va chercher Violaine et l’entraîne sur la piste. « Habillée en fille », comme elle s’était décrite elle-même quand on l’avait retrouvée à Paris, elle se lance. On a bien envie de piquer quelques fleurs (celles qui décorent cette salle qui sert aussi à des mariages) dans ses cheveux, dénuder une de ses épaules pour en faire une Marie Laforêt grandeur nature. Les yeux s’écarquillent, le sourire de Véronique s’agrandit démesurément : les deux sœurs ont la même folie en tête, c'est un vrai régal de les voir comme ça.
Véronique attrape quelques (fausses) bougies et les dispose en mode « allumées » sur le piano et la petite table à côté.On passe aux titres acoustiques. Problème : la guitare de Mehdi est toujours à Triel. Qu’à cela ne tienne, Violaine se propose d’aller la chercher. Pour la blague, elle revient avec la guitare dans un caddie (qui traînait devant la salle) : « Je ne l’ai pas trouvée, alors je suis allée t’en acheter une chez Carrefour » ! Une pause et c’est Amoureuse. Les premiers couplets nous parviennent presque a capella. Émotion.
Fin d’après-midi. Il faut en garder un peu pour le lendemain. Véronique demande si on peut prévenir les gens de venir au concert avec un masque noir : « Sinon ça va me faire vraiment drôle quand je vais les voir de la scène… » On picore dans les friandises à disposition avant de songer à rentrer à Paris. Véronique : « Je vous raccompagne jusqu’à la porte » ;-)
– : – : –
Trois jours plus tard, c’est déjà le Grand Jour. Finalement, c’est arrivé vite ! Le Parc des Oiseaux est un endroit unique. Une île, où tout le monde est tranquille. En
y repensant seulement maintenant, gros regret d’avoir suivi les
recommandations et de n’avoir pas pris d’appareil photo… D’autant que
mon sac n’a jamais été fouillé. Il semblerait que les pandémies
fassent oublier les précautions face aux risques terroristes…
Parce qu’on arrive au moment où tout le monde fait la queue pour aller voir un spectacle d’oiseaux en vol, on a le Parc pour nous tout seuls ! Grand luxe. On hésite sur le port du masque mais les employés du Parc en arborent… On suit donc le mouvement, et le sens de la visite. Flamants roses, aras, pingouins, nandous (dont un qui semble en fin de carrière et sur lequel on s’attarde un peu) sont au menu de la promenade. Y a même des kangourous ! Se pose tout de même in petto la question de ce qu’ils doivent bien considérer le soir venu comme une pollution sonore, et que nous appelons de la musique. La saison du festival des Musicales ne doit pas être leur préférée…
Arrivés à l’extrémité nord du Parc, on aperçoit les gradins, la scène. Il est à peu près l’heure prévue pour les balances. Encore une preuve de l’existence de Dieu ! Contrairement aux autres années (Véronique a déjà joué ici en juin 2015 et en juillet 2019), et pour des raisons de situation sanitaire, la scène a été recréée à l’autre bout de l’étang. La vue est splendide. Quand le soleil descendra un peu, la scène sera à contre-jour, mais pour le moment ça va. 2 000 petits sièges en plastique attendent leurs occupants d’un soir. Ils sont plutôt inconfortables, sans doute fait exprès pour que les gens se lèvent tout le temps… On en choisit un plutôt face piano, pas trop loin. Les musiciens débarquent tranquillement. Ils sont au taquet, comme le dit François Constantin. Mehdi s’installe direct au piano. Pas le dernier pour la blagounette, il joue l’intro d’un titre de France Gall/Michel Berger ! Démarrage ensuite sans attendre la patronne : les loges sont de l’autre côté, il faut faire plusieurs voyages en voiture pour en venir. Dignes, dingues, donc…, Ces moments-là déboulent en versions instrumentales, karaokés parfaits.
Véronique arrive en manteau ! Mais quel manteau : à dominante verte, avec des motifs camouflage jusque dans la capuche et des animaux cousus un peu partout, dont une girafe. Une pièce unique (en son genre et tout court). François B., masque sur le nez, le lui retire délicatement alors qu’elle est déjà assise au piano, avant de lui installer ses Ears. Elle défait le bandage de son petit doigt. En piste ! L’énergie est palpable. Pas un concert depuis Pleyel… C’est un peu comme si on mettait dans une arène romaine un lion nourri au yaourt depuis 8 mois : elle a faim de faire de la musique !
Bien sûr elle ne force pas sa voix – pas nécessaire pour une balance – mais on sent bien qu’il n’y a aucun lézard de ce côté-là. Un texto d’Alexandre Morat (celui-là même de la chaine YouTube Alexandre | Musique !) nous apprend qu’on entend tout, de l’autre bout du Parc. Adieu la surprise de la chanson ajoutée sur la setlist, à la fin de laquelle Véronique lance : « Et si on commençait par celle-là ? », tandis qu’elle est déjà calée juste après Marie…
Marie, Ainsi s’en va la vie… Elle bataille avec quelques suites d’accord, joue ce qui précède à la vitesse de la lumière (comme on le ferait en chantonnant), s’arrête sur le point d’achoppement et ne passe à autre chose que lorsque ses doigts ont mémorisé. C’est ça quand on n’écrit pas des trucs simples…
Quittant son piano, Véronique remet son masque. Il est pratiquement 19 heures. Une jeune femme qui travaille pour le Parc l’attend pour l’emmener voir les rapaces…
On revient un peu plus tard, pratiquement aux mêmes sièges. Devant nous, on reconnaît pas mal d’habitués, dont certains croisés dans le Parc. Pas une place de libre hormis les 4-5 rangées réservées aux élus locaux qui arriveront à la dernière minute, donnant sans doute à penser à certains que c’est leur faute si le concert ne commence pas à l’heure dite ! Il y a quelques lanceurs d’applaus. la salle semble hésiter entre réelle impatience et attente pas si désagréable devant le magnifique spectacle du soleil couchant derrière la scène. Une chose est sûre : chaude ambiance en vue.
21 h 20, les musiciens sont enfin sur scène. Un projecteur bleu transforme le grand arbre à droite en statue. Véronique entre d’un pas qui semble presque modeste, avant de laisser éclater toute son énergie, accompagnant d’un geste fort chaque ponctuation rythmique, traversant le plateau de part en part. Elle affiche une mine superbe. Un vrai petit diable bondissant, avec toujours ce sourire logo, son plus beau maquillage. Nous voilà embarqués pour 2 heures et demie d’un voyage dont on croit tout savoir, mais qui ce soir encore ne lassera pas. Mais faudra quand même penser à des changements pour les festivals annoncés pour 2021, OK ? ;-)
À la fin du premier titre, elle dit sa surprise devant ces rangées de masques (Tous les sourires qu’on verra pas), se veut rassurante face à la pandémie : « C’est comme ça, faut pas s’affoler ». Quelle que soit la couleur de nos masques, elle ne peut hélas pas les rater, pointe juste le fait que ça va faire bizarre quand on va incliner nos têtes, mimant des rectangles se balançant de gauche à droite. Elle demande à tous de chanter quand même. La sensation sera curieuse : à l’inspiration, le tissu du masque se colle contre la bouche, et à l’expiration, le souffle tend le masque mais contient la voix. Certaines sortent comme étouffées. Sentiment d’unité.
La setlist se déroule dans le même ordre que les années précédentes mais – et ce n’est pas une surprise – un concert n’est pas une représentation de théâtre : le show a beau être hyper-méga-rôdé, tourner à plein régime (solidement rythmé par Jean-Baptiste Cortot), on y note quelques nouveautés dans les solos (Renaud Gensane dans Monsieur Dupont, Yannick Soccal dans Toi et moi et Bertrand Luzignant dans Et s’il était une fois). Quant à la diablesse tout de noir vêtue, elle ne ménagera jamais sa peine, ignorant pour toujours le sens du mot « économie ». Sur tous les fronts, rayonnante et généreuse de tout ce qui fait qu’elle est Véronique Sanson, elle fait de cet unique concert de 2020 un moment dont on sent bien qu’on va le sauvegarder dans nos disques durs intimes. Même les Caresse-moi de Bahia sont nouveaux !
On admire un détail au passage : les projecteurs balayant la scène pile au moment où le noir se fait à la fin de Rien que de l’eau. L’impression que Véronique, les bras en croix, va s’envoler. Un effet super-héros qui lui va bien au teint.
Présentation des musiciens. Bertrand Luzignant vient de faire un impressionnant numéro au cœur de Et s’il était une fois mais il n’est pas toujours facile de se souvenir des noms de famille. Chacun en aura fait l’expérience au moment de présenter X à Y. Alors imaginez lorsque vous avez deux heures de show dans les pattes et rêvez d’une bonne douche parce que la sueur vous dégouline dans le cou... À ma voisine de derrière qui s’est empressée d’imaginer à voix haute que si « Luzignant » ne venait pas directement au cerveau de Véronique, c'est que la petite bouteille sur le piano ne contenait pas (rien) que de l’eau, j’aurais volontiers collé un bourre-pif, mais je suis indéfectiblement non violent…
Yannick Soccal, birthday-boy du jour, a droit à un petit sketch : Véronique lui chante Happy Birthday, suivie par les musiciens. Soudain, elle s’immobilise : « C’est normal qu’on fasse tous des fausses notes ? » (vidéo ici)
Sortie de scène. « Je vais me faire belle ». Les musiciens en profitent pour prouver une fois de plus qu’ils ne sont pas manchots. À son retour, elle arbore la fameuse veste rouge avec le squelette dans le dos pour Bernard’s Song, suivi d’accolades et de bisous sans arrière-pensées pour les mesures sanitaires – C’est pas bô, c’est pas bien…
Le premier titre solo est Mortelles pensées. Allez je fais mon coming out : je ne suis pas fan de la partition de violon (un peu trop fort d’ailleurs, ce soir) sur ce titre. Comme l’impression d’un décalage, que ces arrangements n’épousent pas idéalement la mélodie originale. Mais ça n’enlève rien au jeu d’Anne Gravoin. Vient Ma révérence, imparable et souverain. Pas de Petit visiteur ce soir, d’où le petit incident au départ d’un magnifique Bahia choral où chacun s’époumone derrière son masque. Masque – si l’on veut être totalement honnête – qu’on a presque oublié pendant la durée du concert…
Elle quitte la lumière devant une foule debout. S’il y avait quelques indécis au départ, ils sont aujourd’hui tous dans sa poche. Une nouvelle mission de distraction de la réalité qu’elle aura accomplie avec les honneurs.
On croit d’abord que les accès loges sont sur le côté droit, on nous dit qu’il faut se dépêcher. Mauvaise pioche. Du coup, on aurait pu rester parler un peu avec les premiers rangs… Lorsqu’on arrive au bon endroit, Véronique est dans la loge des musiciens. Joyeux debriefing. François Constantin en postera quelques photos sur sa page Facebook.
Que dire à une artiste aussi perfectionniste que Véronique
lorsqu’elle vous parle d’abord de petits « pains » au piano (perçus par
moins d’1 % du public) tout en ayant l’air de mettre de côté l’extraordinaire
qualité de son show (perçue par 200 % du même public – j’inclus ceux qui ont regardé les vidéos en ligne) ? Pas sûr d’avoir une bonne
réponse… En tout les cas, on s’y emploie. Et on le redit ici : ce show
unique dans une année tout à fait particulière a été pour tous une parenthèse enchantée dans un lieu qui l’est tout autant. Elle interroge autour d’elle : « Et cette situation… Vous croyez que ça va durer encore longtemps ? »
La jeune femme qui l’a emmenée voir les rapaces vient la saluer. Véronique raconte les petits aras. « On peut y retourner ? » Nous voilà partis avec une lampe torche. Oups, on les a réveillés ! Ils se pressent contre la vitre, adorables.
Retour en loge. Les musiciens s’en vont. Elle enfile son fameux manteau vert, ne va pas tarder non plus.
Sur la route, en voiture, on aperçoit enfin ce qu’elle cherchait avant d’attaquer Toi et moi : une parfaite demi-lune, rousse…