• Véronique Sanson | 2011

Théâtre de Longjumeau
29 janvier 2011

Aller la voir sur scène, encore et toujours. Parce que c'est elle. Parce que les amours d'adolescence durent toujours, que le temps n'est pas si assassin que ça. Parce qu'elle est toujours là – mais jamais où on l'attend. Une sirène qui ne nagerait pas en eaux tièdes, à l'appel irrésistible.
Le procédé reste immuable : on va vers elle et elle vous donne quelque chose. Joie d'offrir et plaisir de recevoir ! La qualité de l'échange dépend de votre réceptivité. La sienne est à l'image de sa générosité, totale.


Longjumeau, donc, première date d'une nouvelle tournée. Le champion part avec un handicap* mais le pronostic est bon : elle contre tous, elle à l'arrivée, elle sur le podium. La force est avec elle. Et les étoiles, et les anges et les fées.
Un théâtre, bien en vue sur une avenue tranquille. Le hall est plein. Entre une jolie femme qui disparaît bientôt derrière le stand des produits dérivés, le temps de troquer son top Paul Smith contre le tee-shirt officiel qu'elle vient d'acheter, siglé des 3 lunes et du mot Sanson. Ça tombe bien, c'est aussi son nom... Et le tee-shirt lui va magnifiquement.

La salle vibre. L'impatience, et le trac – qui existe aussi de ce côté-ci de la scène. "Véro", trois applaus, "Véro", trois applaus...
Un riff de guitare, bigrement efficace, et qui finira bien par être aussi fameux que celui d'On m'attend là-bas. On en rêvait, ils l'ont fait : la scène permet de remettre les pendules à l'heure puisque s'annonce ce qui aurait dû être – à mon sens – le premier single extrait de Plusieurs lunes, hymne décontracté mais lucide : Je me fous de tout.
Sous la lumière, la tornade blonde, bien campée sur ses jambes moulées de cuir noir, veste à paillette sur tee-shirt noir. On se pince. On est en quelle année déjà ? Véronique remonte le temps, échappe à la logique, a dû ressentir la pluie d'une autre planète...

Concession à l'air du temps, à l'image-reine, un fond de scène tout en animation. Bien sûr, on n'avait nul besoin de voir "les nuages rouges quand l'aube se lève", mais ils s'envolent si joliment derrière un arbre sans feuilles sur une colline hivernale... Plus tard, l'écran crachera des flammes, nous emmènera dans l'espace, fera danser des lunes et pleuvoir des roses. Les tableaux sont très réussis. Véronique soulignera tout de même qu'il lui faut s'habituer au défilement rapide de ces images lorsqu'elle se retourne brusquement vers ses musiciens : les animations ont été conçues pour être vues à une certaine distance...


Alternance de titres du crû 2010 avec ceux des années 70, 80 et 90. On a tous plusieurs vies en une. En paix avec ses contradictions, mais pas rangée des voitures pour autant, Véronique semble être arrivée à une période de synthèse. Elle affiche aujourd'hui ce que beaucoup recherchent : une certaine cohérence. Tendre un moment, puis, comme s'il lui fallait prouver qu'elle est bien vivante sous nos yeux, elle s'élance à l'autre bout de la scène, cherche du regard quelqu'un à qui transmettre son bonheur d'être là, cette étincelle qui reçue par l'autre, fera naître sur son visage le plus éclatant des sourires, donnera encore plus d'assurance à sa voix. Tendre et toujours violente. Ça s'appelle le partage, le don de soi. "Pour qui le feu que j'ai dans le corps". En quelques titres, elle a déjà fait oublier ces télés où il lui manque un public à qui s'adresser.



Les cuivres sont là et on réalise combien ils nous avaient manqué. Leur joyeuse arrivée sur Drôle de vie, leur ponctuation ici ou là et surtout l'irremplaçable chaleur donnée aux titres comme Rien que de l'eau ou Bernard's song.

On découvre aussi les gestes qui accompagnent ses mots, sa main qui louvoie sur "Une manière habile d'éviter les garçons" dans cette chanson qu'elle annonce "chanter sur scène pour la première fois". Sur Amoureuse, une variante assez rare : "Quand je sens qu'il entre dans ma vie"... Et un petit "Merci Vio !", glissé après Qu'on me pardonne.
La tracklist fut sans doute une des plus difficile à échafauder entre la volonté d'incorporer Plusieurs lunes tout en sauvant les golds (hormis Ma révérence, "v'lan, aux oubliettes" pour la première fois cette année) sans oublier quelques raretés repêchées, Le temps est assassin (magnifique version piano, claviers et Basilou pour le solo de guitare) ou Radio vipère (sans doute plus choisie pour ses textes que son intérêt mélodique). Seul petit bémol (pour moi) : cette façon de finir Sans regret en répétant le titre ad lib.


Deux titres en rappel et puis s'en vont. Cette fois, elle revient seule.
Quelqu'un crie "Bahia !".

– "Pas tout de suite. Avant, il faut que je vous affronte avec celle qui vient. Ce sera sans filet." Ne jamais aller vers la facilité. La scène comme un ring. J'aime bien cette idée de défi qu'elle se donne.
Et voilà que surgit du fond de sa mémoire une chanson oubliée qui mettra une bonne partie de la salle en larmes, y compris dans l'entourage proche de la chanteuse. Les tourments d'origine, ceux qui l'avaient poussée à l'écriture, sont apprivoisés. La voix, plus dense, plus basse, épouse parfaitement les mots, et l'on remarque à peine ce "tous les destins du hasard", nouveau-venu dans le refrain.


Vient ensuite un autre grand moment de la chanson-désarroi, qu'elle balança jadis sur quelques plateaux de télé et qui ce soir résonne
aussi plus sereine, comme digérée : Redoutable et ses merveilleux ponts au piano, le premier louchant vers le blues, le second, qui a ma préférence, proche des premières versions sur scène.
Un p'tit Bahia pour la route, sans excès de voix sur les "Caresse-moi", avec un couplet repris deux fois parce que la chanson est trop courte et que le théâtre tout entier a envie de chanter. Sur ma gauche, une voix féminine chante tous les aigus de la version originale, créant un bel effet de stéréo, duo inédit. Sa sœur lui dira plus tard l'avoir entendue chanter, de la scène...

Ces derniers temps, Véronique a plusieurs fois mentionné en interview qu'elle n'était là que pour donner. Pas des paroles en l'air. Elle dit aussi qu'elle va bien, qu'elle a mis du temps "à s'aimer un peu". On la croit et en plus, ça nous fait chaud au cœur.

*Rendons à César : la métaphore est de Yann M.

• Christopher Stills | 2010


Sentier des Halles
2 novembre 2010

Mises à part ses apparitions dans les concerts de Véronique, la dernière fois que j'ai vu Christopher Stills sur scène, c'était à la Maroquinerie à Paris, en 1995. Aujourd'hui plus à l'aise, plus chaleureux, il a une vraie présence sur scène. Et on se dit qu'un artiste de sa trempe, s'il est un bonheur pour ceux qui assistent à ses concerts, relève quand même du casse-tête pour une maison de disque française des années 2010 qui pense forcément en terme d'étiquette, de format. Nous ne sommes pas en Angleterre, aurait-on pu lancer un Jeff Buckley ou un Thom Yorke ?

Tout est pourtant si simple, si évident : donnez-lui de l'espace, du temps, de la liberté. Il se charge d'apporter la lumière, le charisme, son mélange de force et de grâce (on resterait des minutes entières à l'écouter sortir des sons bizarres de sa guitare comme il le fait parfois au début d'un titre). On le rêverait en leader de groupe. On veut ses chansons hors format, sa voix en apesanteur ou en colère, toute en harmonies
– héritage de ses parents – modulant chaque syllabe.

« Ce soir, c'est notre premier show », prévient-il, souriant, chemise noire et jeans. Et instantanément il nous transmet son envie d'être là, son impatience à jouer, et nous celle de se laisser porter par ses vibrations, tranquilles ou électriques. Son album, Double vie ne sortira qu'au printemps : il est donc là pour nous faire découvrir ses nouveaux titres en live (Louisiana, Le masque, Elle et moi, Les mots roses, Double vie...), bien encadré par les excellents Pierre Jaconelli à la basse et Matthieu Rabaté à la batterie. On souhaiterait presque que les séances studio ne soient pas encore terminées pour que les trouvailles de ce soir nourrissent encore l'enregistrement des morceaux.

Campé sur ses deux jambes, la guitare en bandoulière, il "envoie le bois"
dès les premiers titres, comme dirait un critique rock franchouillard qui ne quitte pas ses lunettes noires sur les plateaux télé. On a beau avoir une bonne idée de sa puissance vocale, on est bluffé lorsqu'il se lance, voltigeur virtuose, sous nos yeux, à deux mètres à peine. La chaleur monte vite (et pas seulement parce qu'il n'y a pas de clim' dans cette cave) parce que Christopher ne craint pas d'aller au charbon : ça chante, ça joue, ça mouille sa chemise. Et cette façon d'étendre une syllabe, un mot, de lancer sa voix à 100 à l'heure...

Dans son sang coule le meilleur de la musique des années '70, avec l'apport de la technologie d'aujourd'hui. Et les versions jouées ce soir sont déjà des versions d'anthologie. Il en est presque surpris lui-même après un titre particulièrement chaud : “C'est la première fois qu'on le joue comme ça.”
A un moment, il demande un peu plus de retour voix et, de la salle, sa mère lui lance en rigolant “T'as qu'à enlever ton chapeau !”. Et mon voisin de commenter “Ça me fait penser à son père à elle lui criant "Eteins ta cigarette
" pendant les rappels à l'Olympia”. Dans un coin, près de la scène, sa tante préfère rester debout pour mieux bouger sur les titres forts. D'ailleurs, on finit bientôt tous debout. Le sacro-saint rituel des rappels est simplement supprimé : “Normalement, on devrait quitter la scène et revenir, mais comme on a commencé en retard, on va enchaîner.
A retrouver dans cette même salle les 1er et 15 décembre prochain. Il faut voir Christopher Stills sur scène.

• Laurie Anderson | 2010

Cité de la musique
30 mars 2010

D'un spectacle de Laurie Anderson, surtout un soir de pleine lune comme celui-là, on ressort toujours sous l'hypnose du timbre de sa voix. Avec l'irrésistible envie de parler comme elle tout le reste de la soirée : en marquant des pauses, en isolant un adjectif pour lui donner plus de poids (à ce propos, petit bémol propre à l'exercice, sa prestation est desservie ici par les sous-titres qui affichent souvent le mot traduit avant qu'il ne sorte de sa bouche).

Pendant que la salle se remplit, un petit canapé au devant de la scène attrape notre regard. Y est projetée l'image vidéo de cristaux en mouvements circulaires – hypnotiques là encore – alors qu'une boucle sonore évoque discrètement quelque chose d'industriel.

Le grand écran s'allume, deux autres encadrent la scène et l'on aimerait avoir des yeux sur le côté pour ne pas rater une miette des petits homemade films qui vont y défiler, feuilles mortes qui virevoltent, paysage lunaire à perte de vue, ombres diverses parfois difficiles à identifier, propices à la rêverie poétique.

Les fumigènes sentent la vanille. Elle s'avance sur scène, 63 ans, la tignasse toujours ébouriffée, la silhouette inchangée. Et surtout ce maintien, cette colonne vertébrale... Il le faut pour un spectacle qui ne laisse aucune place à l'improvisation.

Elle place son violon (au design impeccable) dans le creux de son cou et nous voilà embarqués pour un voyage d'une heure et demie. Ce sont de courts récits loufoques et graves, un peu à la manière de The Ugly One with the Jewels (1995). Il sera question en vrac du plus grand accélérateur de particules du monde, de la mort de sa mère, de ses origines irlandaises et - en français - de sa chienne qui lui est présentée dans une couverture rose alors qu'elle vient d'en accoucher...

On l'aura compris, Un délire (Delusion) n'est pas un long monologue ennuyeux. Et pour ceux qui pourraient se lasser de sa voix, un personnage masculin intervient de temps à autre lorsqu'elle utilise son fameux micro-vocoder qui ralentit la sortie de sa voix. Nouveauté - en ce qui me concerne - elle branche ce soir pour quelques jolis effets les deux micros simultanément, assurant ainsi ses propres chœurs version masculin-féminin.

Joli moment également lorsqu'une caméra la filme en direct, produisant une image qui vient s'incruster dans le film en arrière-plan, la faisant apparaître dans le noir de son ombre géante, sous une pluie graphique, comme sortie d'un clip des années 80.

Le public est attentif, silencieux. Pas un applaudissement avant son "Merci, bonne nuit".

Au total, une seule chanson, One Night of Sword, qui figurera sans doute sur son cd Homeland, annoncé pour le 15 juin prochain...

• Véronique Sanson | 2010

Paris
22 février 2010

Lundi dernier, à deux pas de l'Etoile, avait lieu la projection de presse du film "Véronique Sanson, une fée sur son épaule", co-écrit par Julien Tricard (neveu de son illustre tante) et Claude Ardid (également réalisateur dudit film) pour la collection "Empreintes" sur France 5.

Malgré la contrainte – le
délai extrêmement court dans lequel il a été réalisé – le résultat est une vraie réussite, film d'hiver très chaleureux, à la fois drôle et émouvant qui nous entraîne dans des lieux où on a peu vu Véronique filmée auparavant : la maison qu'elle loue à Ibiza depuis 35 ans, la "petite maison d'ouvrier de Mémé Lucas" où elle n'était pas retournée depuis l'enfance et bien sûr Triel (sous la neige – une bénédiction pour la beauté des images) où on (re)découvre "Véro en vrai" – pour reprendre le titre de la bio de son intégrale. La caméra suit Véronique au plus près, regard toujours tendre qui s'attarde sur un détail, un objet, habillage élégant et jamais purement décoratif.

Parce que "La douceur du danger" est passée par là, le film prend des libertés avec la narration et peut faire l'impasse sur les tourments passés de Véronique, déjà suffisamment médiatisés, pour nous montrer une Véronique plus sereine, apaisée (même si elle confesse, assise aux côtés de son compagnon Christian, être "violente"). On retiendra pourtant son doux sourire lorsqu'elle écoute les intervenants lui tresser de beaux lauriers (Bernard de Bosson, sa sœur Violaine, François Bernheim et Yann Morvan – tous présents dans la salle). Et surtout un vrai moment fort, face caméra à Ibiza, où Véronique parle du temps qui passe...

Et puis il y a cette "relation à l'invisible" qu'elle semble avoir développée depuis quelques temps : on la voit ici, les yeux tournés vers le ciel, invoquer sa grand-mère dans ce qui fut son jardin, la caméra – c'est-à-dire nous – restant derrière une porte vitrée qui se referme, devinant sur ses lèvres les mots qu'elle lui adresse...

Et la musique dans tout ça ? Elle est omniprésente et bien utilisée en fonction des propos du film, sans compter les extraits live filmés à Triel (avec les fidèles Dominique Bertram, Mehdi Benjelloun et Eric Filet, préalablement maquillés par Véro elle-même dans sa cuisine !) – et on restera songeur en pensant qu'une fois les caméras posées, l'équipe a eu droit à des versions live de cinq titres du prochain album (à paraître en octobre/novembre).

Pour les spécialistes, il y a quelques images d'archives à ne pas rater : de courts extraits d'une émission d'octobre 1972 jamais rediffusée, des images de "De l'autre côté de son rêve" injustement mais nécessairement coupées pour le dvd de l'intégrale et quelques superbes clichés inédits, photos de famille pour la plupart.

Après la diffusion, Véronique en anorak rose ("je suis mal habillée, je viens de la campagne") s'est assise sur la scène aux côtés de Claude Ardid, prête à répondre aux questions des journalistes. Détendue, très en forme, elle a
chaleureusement remercié toute l'équipe et évoqué la difficulté de se voir sur un grand écran, "surtout lorsque l'image passe de 1972 à 40 ans après en une seconde", tandis que Claude a, quant à lui, raconté la première fois où il l'a vue sur scène (à Toulon en 1972, en première partie de Julien Clerc, "qu'elle a éclipsé")...

Pas mal de presse sur l'événement (ci-dessous Le Monde, Direct Soir, Gala et La Croix pour une certaine pluralité...)




Diffusion : vendredi 5 mars à 20:35.
Séance de rattrapage : dimanche 7 mars à 07:55
+ 1 semaine en ligne sur le site de France 5.

• Mathieu Rosaz et Isabelle Mayereau | 2009


Archipel
24 novembre 2009

C'est un jeune homme
fougueux, prêt à en découdre, qui s'est élancé vers un piano de concert noyé sous des projections de motifs graphiques, mardi dernier à l'Archipel. Curieux Archipel, boulevard de Strasbourg à Paris, où l'on projette des films dans la journée et des images – parfois animées – sur des musiciens le soir...

Double plateau (avec Isabelle Mayereau) rimant parfois avec double public, Mathieu Rosaz ne fait pas les présentations : ceux et celles qui ne le connaissent pas, il va les prendre à la hussarde. Il affiche un air déterminé, doublé d'une certaine force intérieure. La voix est assurée, peut-être un peu plus grave, et l'acoustique est excellente qui nous la restitue claire et forte. Cintré dans une longue veste de velours noir doublée de mauve, il va donner en une quinzaine de titres un bel éventail de ce qu'il sait faire.

Il faut dire que
Mathieu Rosaz est un homme de scène. C'est là qu'il déploie ses ailes, qu'il respire. Et la formule piano-solo lui va à merveille.

"Je suis un fils de famille / qui ne tient pas son rang". Son répertoire d'un soir est pour moitié pioché dans son dernier album La tête haute quitte à me la faire couper !
. Avec l'aplomb de qui a ôté tous ses masques, il plante son regard dans les yeux des premiers rangs. "Je mets ma robe / Mon chapeau, des plumes, des paillettes / Si ça me botte / Je parais comme j'aime apparaître". Et pourtant, on est bien au-delà d'une gentille provocation ; Mathieu affiche la force tranquille de celui qui assume toutes ses différences et peut ainsi affronter tous les regards.

“Si je te disais / On s'en va / On s'enfuit / N'importe où / Loin d'ici".
On se demande parfois ce qui nous pousse à sortir, à aller s'asseoir dans l'obscurité et à fixer quelqu'un qui, lui, est dans la lumière. En ce qui concerne Mathieu Rosaz, c'est une évidence, il fait partie de ceux que la lumière appelle. Et puis il y a ses chansons qu'on fredonne, qui ont rejoint un patrimoine imaginaire, futurs classiques que trop peu de gens connaissent...
Anniversaire oblige (12 ans que Barbara s'en est allée), après un très beau Vol de nuit, il nous offre un Nantes tout en émotion, dans le respect de l'original, ni trahison, ni copie conforme. La synthèse est réussie : Mathieu sait convoquer d'illustres fantômes pour mieux les tutoyer et surtout nous rappeller qu'une chanson n'existe que si elle est interprétée sur une scène. En rappel, il sortira ainsi de l'oubli où il dormait un titre du répertoire de Cora Vaucaire, Heureusement on ne s'aimait pas, choses graves dites sur un ton léger.

“Ils font la fête sans moi / Dans la maison d'à côté"
.
Le piano tremble sous les coups martelés. La bouche s'éloigne du micro lorsque le ton monte et Mathieu baigne son beau visage dans les lumières, s'abandonnant un instant les yeux clos.
Vient le single Pour ne plus retomber dans ses nouveaux arrangements piano-voix. Et un dernier titre surprise. Comme un homme qui brûle de vous parler d'une rencontre amoureuse, il reprend C'est bon que tu sois là, écrit par Michel Berger pour un album de France Gall, occasion pour Mathieu d'annoncer la mise en chantier d'un spectacle de reprises des chansons de Berger pour 2010.

Il quitte la scène parce qu'il le faut bien et on se dit qu'il ne sera pas simple de lui succéder. L
es premières parties peuvent s'avérer dangereuses... Pourtant, Isabelle Mayereau n'a pas l'air inquiète quand, après un court entracte, elle monte à son tour sur une scène vidée du grand piano noir et où l'attend sagement sa guitare. Et elle a mille fois raison : son charme opère immédiatement et on bascule moelleusement dans son univers, sans même s'en rendre compte.

A l'inverse de Mathieu qui se laisse regarder dans une séduction passive, Isabelle Mayereau scrute chaque visage, convainc de ses regards appuyés, de son beau sourire et surtout avec cette voix si particulière. Les mots sont choisis autant pour leur sonorité que pour leur sens. Ils semblent éclore entre ses lèvres, parfaitement détachés, tranquillement chuchotés.

Il est à nouveau question de Différence : "
T'as pas les mêmes yeux / T'as pas les mêmes mots / Ta vie en couvre feu / Tu la vis en solo". Guitare inventive, impeccable. Connivence avec son public. Isabelle parle beaucoup entre les chansons, évoque ses voyages avec un humour irrésistible et on pense à Laurie Anderson...

Les titres s'enchaînent, liés par une sorte de concept créé pour inclure son nouvel album Hors-pistes à son répertoire et nous emmener loin, bien loin du boulevard de Strasbourg. Et les superbes images projetées derrière elle y sont certainement pour quelque chose.

Elle s'en va sur l'intemporel Tu m'écris, dernier titre avant rappel, repris sur son dernier album. Et le temps passe comme ça / Douceur de papier soie".

N'auront manqué ce soir-là que quelques titres chantés en duo...


• Juliette Gréco | 2009



Théâtre des Champs-Elysées

10 juin 2009

Dernier des 4 spectacles parisiens de Gréco au Théâtre des Champs-Elysées. On sait tout de suite que c'est un grand soir : Josyane Savigneau arbore un très élégant haut en lamé noir et s’affiche debout entre Laurence-Marie, fille de Juliette, et Keiko Nakamura, qui a tant fait pour la carrière de Gréco au Japon. Jean-Claude Carrière est au balcon et j'aperçois au premier rang un habitué des dames en noir, que Barbara appelait Lunettes.

Le noir (couleur dominante de toute la soirée) se fait presqu’à l’heure et Juliette Gréco, 82 printemps, trottine jusqu'à son micro qu'elle ne quittera que le devoir accompli, une petite trentaine de chansons plus tard.


Au démarrage, la voix surprend. Absente, dans le souffle, caverneuse. Adieu la sensualité germanopratine, les accents félins. Depuis quelques années, la caricature s'est accentuée... mais pour devenir plus crédible, serait-on tenté de dire. En effet, jeune, Gréco avait un physique de tragédienne. Aujourd'hui, elle en a la tessiture, elle est une tragédienne.
Comme à son habitude, elle surjoue les textes, accentue presque chaque mot, précède certaines phrases de grande envolées de manches de velours noir. Les mains s'ouvrent, se referment, habiles alors qu’elle les a toujours jugées « pataudes ».

Les textes, elle les débite d'un seul trait, à chaque fois sur les deux ou trois premières notes de la mélodie, nous laissant tout loisir d'écouter le reste de la composition instrumentale nue, sans texte. ça ressemble à de la provocation, à du théâtre chanté. Elle dit plus qu'elle ne chante. Ce n'est pas nouveau mais ça s'est encore accentué. Et Gérard Jouannest est passé maître dans l'art de raccourcir la mélodie là où elle comprime le texte et réussir malgré tout à placer les petites ponctuations qui vont nous remettre la mélodie originelle dans l'oreille. Son jeu est époustouflant. Du grand art.

Les gestes de Gréco sont également des repères de mémoire. Une gestuelle qui précède les mots, les appelle. Même si, depuis peu, on voit son regard couler vers le prompteur à ses pieds. Pas souvent et apparemment plus pour se rassurer que pour y chercher du secours.


De Gréco sur scène, on retiendra qu'elle n’aura pas fait de spectacles best of, pas de compilation de ses vieilles scies comme dans une spéciale de la Chance aux chansons, mais qu'elle aura toujours pris soin de mêler quelques nouveaux titres aux anciens. Outre Je me souviens de tout qui ouvre le récital, suivi d’une chanson écrite par Olivia Ruiz, elle glissera ainsi un titre d’Abd Al Malik (texte difficile pour lequel le prompteur se révélera finalement utile). Mais c’est surtout les classiques que le public attend – d’autant que l’acoustique ne permet pas toujours de découvrir au mieux les nouveaux textes.

Avant
Déshabillez-moi (victoire à l’applaudimètre), elle prévient, mutine, « Je sais, je ne devrais pas… ».


A la fin du Né quelque part de Maxime Le Forestier, elle ose ajouter une réponse à la question posée (pour mémoire, « Est-ce que les gens naissent / Egaux en droits /A l'endroit /Où ils naissent »), vibrante et sonore : « Non » !

Incorrigible Juliette... N’est-ce pas elle qui a toujours déclaré « Je suis une femme debout. Même couchée, je suis debout » ?!

« Il paraît que ça fait 60 ans que je chante, annonce-t-elle ingénument, avant une chanson de Marie Nimier et Thierry Illouz. Je ne m’en suis pas aperçue. Un jour, j'ai mis ma main dans la vôtre et vous ne l'avez pas lâchée. » Applaudissements.


La chanson des vieux amants nous redonnera un peu de sa voix chantée, dans les refrains.

Puis vient le redoutable
J’arrive de Brel, exercice obligé et toujours périlleux, « un dialogue avec la mort », comme elle l’annonce à chaque fois. L’émotion est palpable, renforcée par les éclairages crus et changeants (sur les J’arrive). Mais Juliette n’aime pas être là où on l'attend. Elle veut être toujours ce bel animal libre, instinctif, qui lâchera ses « J’arrive » quand elle le voudra, surprenant son pianiste de mari et l’éclairagiste à chaque fois. C’est une réussite et la première standing ovation, lancée des premiers rangs par sa fille.


Elle finira par ce qui devient dans sa bouche Ne m'quitt'pas, exécuté au grand galop (la durée d’origine de la chanson sans doute réduite de deux tiers). Et ne reviendra, encadrée de son accordéoniste et de Gérard Jouannest que pour saluer, 4 ou 5 fois de suite avec ces gestes tellement symboliques et bien trouvés : soit elle fait mine de recueillir toutes ces vagues d’amour pour s’en dorloter, se berçant dans ses propres bras les yeux clos, soit elle prend d'abord l’air surpris puis nous envoie des baisers, esquissant une humble révérence dont elle se relève la dernière fois en vacillant, ce qui la fait rire et la fait se raccrocher à son mari.

Le mythe Gréco existe encore bel et bien. Très sophistiquée en interview, d’un bel éclat brut sur scène, indomptable militante et irrésistible séductrice. Qui l'aime la suive...

• Véronique Sanson | 2008


Olympia
9 décembre 2008

Véronique Sanson à l'Olympia, décembre 2008. Impossible de ne pas penser à la première fois où je l'ai vue sur scène, à l'Olympia justement (mais celui d'avant) en février 1976.

32 ans, quel vertige ! Après le concert, sa loge était ouverte à tous les vents et j'avais fait la queue avec mon album Vancouver (acheté à l'entracte) sous le bras. Elle était devant sa coiffeuse, vachement belle, bronzée, une veste pailletée de toutes les couleurs. Médusé, je n'ai rien dit - juste tendu l'objet qu'elle a zébré de sa signature.

Envie de dire aujourd'hui que - même si depuis je l'ai vue pas mal de fois – avec elle sur scène, il y a (et il aura toujours) des moments magiques.

Au piano, sous nos yeux, elle est totalement transparente. Une livre ouvert. On peut y lire si elle est contente d'elle, si elle est à la peine, quand elle veut partager, quand elle veut épater, quand elle est déçue, quand elle veut séduire... Un beau spécimen... tantôt féminine, tantôt masculine. D'où sans doute cette confusion des genres parmi son public...

En tous les cas, on ne la voit jamais tricher. Hier soir, il y a eu, sur Je me suis tellement manquée en particulier, des moments d'une superbe exactitude, la vraie rencontre de son émotion et de la justesse de sa voix au moment de la communiquer. Ce à quoi nous assistons tient autant de la musique que du théâtre, un théâtre de l'authenticité. Que fait Véronique sinon revivre sous nos yeux ses moments de création ? Lorsqu'elle chante, elle visualise une image, elle véhicule une émotion et son exigence est de nous la restituer au plus près de sa vérité. On le voit clairement. Avec le temps, et comme beaucoup de monde, elle a tendance à forcer le trait (voir le "jamais" dans Sans regrets). Au moins, le spectateur du dernier rang a une chance d'être touché lui aussi...

A ses débuts, elle restait derrière son piano, ne se levait que pour en faire le tour vite fait, un tambourin à la main... On ne l'aurait jamais imaginée debout devant la salle, nous assénant, déterminée comme hier, un magnifique Seras-tu là. Le documentaire de Didier Varrod, la parution de son intégrale ont sans douté été pour elle autant d'occasions de se regarder, de s'écouter - ce qu'elle ne faisait pas beaucoup avant. Du coup, on se rapproche de sa perfection...

Bien sûr, il y aurait à redire sur le tracklisting, sur les interventions des choristes (sur Vancouver quand Mehdi mime un violon - marrant une fois mais très vite irritant), sur le rituel de la présentation des musiciens (touchant mais pénible)...

Mais quand on aime, on prend tout, non ? et hier soir encore, je crois que j'ai tout pris, que j'ai tout pris...

• Marc Laurens | 2000

Marc Laurens,
Paris New York

Le 2 février 2000 a eu lieu à Paris un showcase organisé par Universal pour lancer le premier album de Marc Laurens. La critique n’a pas été tendre et, malgré une promo intensive (clip en rotation sur M6, passage à Sacrée soirée, journalistes invités à voir l’artiste jouer à New York et donc ce showcase), le public n’a pas suivi.  

En 1999, Lionel Florence (rencontré 5 ans auparavant) m’avait proposé de co-écrire les textes de ce qui allait devenir le premier single de l’album d’un artiste encore inconnu, sorte de crooner français habitant à New York. On a dîné ensemble un soir au restaurant et on est remonté chez lui finir les textes de Paris-New-York. Écrire des formats courts, c'est un métier : au final, on a dû garder 3 lignes parmi mes propositions… Ça a dû être à l’époque le premier flop de Lionel ;-) 

On peut voir le clip sur YouTube ici, et la pub télé .

Marc Laurens a sorti un autre album en 2006 avec le même succès. J’ai lu sur YouTube qu’il donnait maintenant des conférences sur la spiritualité…

Retour en images

Pochette front/back du single promo Paris-New-York

 

Pochette front/back extérieur/intérieur de l’album promo Paris-New-York


 
Chronique/brève dans Platine n° 69 
 
 
Chronique dans Tribu Move
 
 
 

Article dans Le Journal du Dimanche


Couverture et première page du livret promo + VHS du clip

• REM / 1996



REM VERS DE NOUVELLES AVENTURES

publié le 11 octobre 1996 dans Le Quotidien de Paris

Après une tournée au long cours émaillée de sérieux problèmes de santé, les quatre Américains de REM sont de retour plus tôt que prévu. New Adventures in the hi fi, bel album-renaissance, témoigne tant du chemin parcouru que de leur joie simple de prouver qu'ils sont vivants.

On peu déplorer le fait que l'actualité nous oblige à parler gros sous dans une colonne Musique. Néanmoins les faits sont là : Warner triomphant annonçait il y a peu, qu'ayant surenchéri aux sirènes cousues d'or de ses concurrents, il gardait ses poulains en déboursant - il est vrai - la coquette somme de 80 millions de dollars, accordée à titre d'avance sur un contrat pour 7 albums à venir. Précédent record (Janet Jackson) battu. Rideau sur l'info financière.

L'autre actualité de REM, plus passionnante, consiste en la sortie de New Adventures in the hi fi (numéro un en Grande-Bretagne), précédé d'E-Bow the Letter, single mélancolique et linéaire.

Mi-vrai nouvel album, mi-faux live studio, ces nouvelles aventures ont vu le jour sur la route, lors de l'interminable tournée Monster. Accouchés dans l'attente des soundchecks, ajoutés au fur et à mesure sur des tracklistings variables, rodés chaque soir face à un public différent, ces nouveaux titres ne ressemblent pas pour autant à un journal de bord (Road Movie, film vidéo de la tournée, remplissant parfaitement cette fonction). Michael Stipe, tête lunaire pensante des REM, qui regarde le monde à travers ses yeux trop pâles, derrière le rideau de ses cils trop longs, en a écrit – comme à son habitude – tous les textes.

« Je n'ai jamais été amoureux »

Authentique témoin de génération, l'homme se débarrasse de ses tourments intérieurs de façon quasi impudique, décortiquant habitudes, sentiments ou rêves sans affectation, l'air de ne pas y toucher. Et la plupart du temps avec un humour vaguement cynique, ce qui pourrait nous faire regretter l'absence des textes sur la pochette. Mais on comprendra aisément qu'il n'ait pas envie de se livrer au périlleux exercice de l'explication de texte avec les journalistes de la planète. Surtout depuis qu'il a déclaré, façon gentille provoc' à un magazine anglais : « Je connais mes inclinaisons sexuelles depuis que j'ai 15 ans. Elle sont plutôt larges. Je suis un coureur qui ne fait pas de discrimination. […] Je n'ai jamais été amoureux, mais j'ai une sorte d'amour global de la vie et, avec un peu de chance, je tombe amoureux de la plupart des gens que je rencontre. »

C'est avec des titres comme Losing my religion ou Everybody Hurts que REM est passé su statut de groupe qui vend honnêtement à celui d'un des rares groupes multimillionnaires du disque. Et toute leur histoire est l'histoire de ces trois hommes curieusement acoquinés à cet éternel adolexcent fin de siècle.

Quinze ans que l'alchimie fonctionne et les récents problèmes de santé des uns sont devenus la priorité des autres, comme dans une vraie famille : outre une opération abdominale pour le bassiste et l'ablation d'une hernie pour le chanteur, la dernière tournée aura vu le batteur victime d'une rupture d'anévrisme. « Cela fait quelque chose d'approcher la mort de près, ou de voir un ami proche subir cette exepérience, admet Michael Stipe. ça remet les choses en place. Votre travail et son utilité reprennent une vraie valeur. »

« Notre meilleur album »

Remis sur pied deux mois plus tard, le batteur déborde d'une énergie communicative. Du coup, ce nouvel album rassemble l'essence de REM, cette capacité à écrire des chansons propres à séduire les fondus de MTV comme les lecteurs des Inrockuptibles, une sorte d'échantillonnage, un best of fait de nouvelles compositions.

Du piano exotico-jazz de How the West has won and how it got us à un rock quasi cacophonique (Leave) en passant par des textures plus proches d'Automatic for the People (New Test Leper), sans oublier la magie du single E-Bow the Letter, qui voit Patti Smith hanter les refrains de son timbre à la gravité si particulière (le titre faisant référence à une lettre jamais envoyée par le chanteur et à un effet de guitare que les spécialistes reconnaîtront sur le morceau).

Seul fil rouge, l'accent traînant de Michael Stipe et ses textes à la première personne du singulier. « Notre meilleur album », proclament-ils. Et on n'est pas loin de les croire…

• Barry Adamson / 1996


publié le 23 août 1996 dans Le Quotidien de Paris

A priori le genre d'objet à réduire à néant l'hypothétique envie de l'écouter : un nom, Barry Adamson, qui, même s'il sonne familier à l'oreille, n'évoque rien de particulier (le bonhomme est bassiste d'origine et c'est son troisième album) ; une pochette d'une noirceur d'encre (dont le crédit nous apprend qu'il s'agit du cliché d'un film de Philippe Garrel, au secours !) et enfin ce titre, Œdipus Schmœdipus (le dernier mot, d'origine germano-américano-juive, étant une variante péjorative du précédent) qui intrigue et prête vaguement à sourire.

En fait, une fois débarrassé de son encombrant alibi de concept-album, Œdipus Schmœdipus se révèle furieusement éclectique : gospel/pop (avec un premier invité de marque, Jarvis Cocker, leader de Pulp), piano-bar, jazz (reprise de Miles Davis) et surtout, il foisonne d'instrumentaux bande-son idéale d'un cinéma américain millésimé milieu des années 70. Meilleur exemple : The Big Bamboozle, plein de panache avec son intro tout en cuivres rugissants et ses arrangements impeccables, à faire passer Goldfinger pour le petit frère de Jeux interdits.

Mais on y trouve aussi pêle-mêle une sombre histoire de prince charmant contée par une joile voix féminine, Nick Cave, Billy McKenzie (et son timbre de velours pour un des plus beaux morceaux de l'album), un sample d'un vieux EP de Françoise Hardy

Mon conseil : sortez pinceaux et gouache pour peindre à même le carton du digipack une végétation luxuriante sous un ciel très bleu, avec une superbe James Bond girl sortant de l'eau en bikini blanc. Et surtout montez le volume !

A découvrir dare-dare en attendant la B.O. qu'il compose actuellement pour le prochain David Lynch.

• Dead Can Dance / 1996


DEAD CAN DANCE :
LE RYTHME SOUVERAIN

publié
le 26 juillet 1996 dans Le Quotidien de Paris

Heureuse parenthèse dans leur discographie classée gothique,
le nouvel album cosmopolite des Dead Can Dance, véritable dépaysement, est un hymne au rythme. Conseillé à tous ceux
qui ne quitteront pas la capitale cet été.

Sur la pochette, au premier plan, une statue de bois peinte intrigue. Dégradée dans un bleu océan, de dos, l'ombre d'un sorcier levant le bras, semble nous inviter à le suivre. Spiritchaser, nouvel album des Dead Can Dance est une excellente surprise et partir à leurs côtés à la recherche de l'esprit du rythme semble une aventure séduisante.

Tout commence par un curieux effet sonore. Comme l'aller-retour stéréophonique d'un boomerang déchirant le silence d'une nuit australienne étoilée. Puis, dans la moiteur environnante, la lente échappée des percussions, doublée par la voix puissante de Lisa Gerrard, moitié lyrique des Dead Can Dance, nous entraîne vers l'Afrique. Afrique centrale, Afrique du sud. Le rythme va s'amplifier jusqu'à marteler l'espace, portant la mélodie à bout de bras, y puisant sa force, sa liberté. Gloire au rythme ! Au rythme souverain. Et au cœur qui bat.

Au faîte d'une carrière qui prouve combien il serait hasardeux d'imaginer la musique délimitée par des fontières, le duo à l'âme cosmopolite affiche une belle maturité. En neuf albums, son parcours ressemble à une multitude de drapeaux multicolores flottant sous la même bannière – les Dead Can Dance ayant toujours réussi à sauvegarder leur identité.

Originaires de Nouvelle-Zélande et d'Australie, Brendan Perry et Lisa Gerrard se sont rencontrés à Londres en 1981. Signés sur le légendaire label 4AD (pochettes arty, productions hors normes), on leur a très tôt collé une étiquette gothique (sur la foi, il est vrai, de la ferveur quasi-liturgique et des transes enfiévrées de la chanteuse, apparaissant sur scène dès les premiers concerts drapée dans une robe blanche). De spiritualité exacerbée en dépouillement monacal, de chants italiens du XIVe siècle en chants traditionnels catalans, l'écoute des opus de Dead Can Dance captive l'oreille autant que l'âme. Depuis 1993, le duo, qui collecte de par le monde des instruments de tous horizons et de tous âges, enregistre dan une église, en Irlande.

Récemment, on avait pu envisager l'angoissante éventualité d'un divorce musical, le dernier album (Toward the Within, indispensable live) jouant un peu trop l'alternance des vocalises éthérées de l'une avec les ballades guitare-voix de l'autre. C'était compter sans le miracle qui récompense parfois les couples qui s'octroient une liberté individuelle délimitée dans le temps : après avoir réalisé chacun un album solo (même si celui de Brendan Perry n'est jamais parvenu jusqu'aux bacs des disquaires), ils célèbrent aujourd'hui d'éclatantes retrouvailles.

En fait, ce nouvel album représente un tournant dans leur façon de travailler, plus que jamais placée sous le signe de l'harmonie. Ayant maintenant assouvi son impérieux besoin de prouver au monde la qualité et l'étendue de son talent vocal (proprement impressionnant), Lisa Gerrard semble ici jouer d'une certaine retenue. Au bénéfice du disque dans sa globalité.

A L'instar d'une Yma Sumac, légendaire princesse des Andes qui, dans les années 50, n'avait pas son pareil pour vous imiter le cri du zorzal les soirs de pleine lune, les Dead Can Dance expérimentent même l'« animisme » ou l'art de moduler sa voix à la manière de nos amis à plumes et à poils. Avec talent.

Le résultat, chanté en anglais, pidgin-français, mais également dans des langues non répertoriées, trouve un juste équilibre entre incitation au mouvement et à la méditation. Certains morceaux, au rythme ralenti, bercent doucement l'oreille et flatte l'imaginaire. Quasi anachroniques, les guitares - surprenantes de prime abord - ne manqueront pas de séduire dès la seconde écoute.

Spiritchaser, plus mature que ses prédécesseurs, aime prendre son temps (les titres sont plus longs qu'à l'accoutumée), s'arrêter pour écouter battre son rythme (notamment sur Indus où l'on croit voir les octaves, tels les volutes de fumée d'un cône d'encens, s'élever dans les airs) et se clôt sur une lente et somptueuse berceuse.

L'écoute d'une seule traite, suggérée par le fait que les morceaux se fondent les uns dans les autres, est vivement conseillée.

Mesure, équilibre, harmonie. On se prend à rêver d'une planète à l'image de l'univers des Dead Can Dance...

• Nina Hagen / 1996



HEUREUX QUI COMME NINA…


publié le 5 juillet 1996 dans Le Quotidien de Paris

Bee Happy, nouveau credo de Nina Hagen ou le retour discret de l'ex-enfant terrible du rock européen. Instantanés d'une carrière chaotique avant concert parisien le 12 juillet.

Increvable, intenable, inclassable, toujours affable, Nina Hagen repointe le bout de son museau. Après bientôt deux décennies d'une improbable carrière en dents de scie, l'auto-proclamée « Mother of Punk » s'en vient défendre son nouveau CD, Bee Happy (sans faute de frappe mais avec jeu de mot), dans notre beau pays. Rappel de quelques dates et hauts faits de la dame.

Sur fond de scandale (Nina joignant le geste à la parole pour donner une leçon de sexualité aux jeunes filles solitaires lors d'un talkshow allemand), l'entrée en scène avait de quoi séduire : un premier album à la production carrée, d'une bargitude échevelée, révélant un joli brin de jeune fille, incontrôlable, rebelle pour de vrai et surtout dotée de l'organe le plus puissant de l'histoire du rock au féminin. De vociférations tonitruantes en gloussements de gallinacée, une voix d'opéra dans la tête d'une walkyrie désinhibée.

La mise sur orbite ne tarda pas. Propulsée par African Reggae (1979) et quelques déclarations explosives, le transfuge de l'Allemagne de l'Est allait parcourir l'Europe, le chaos comme étendard, semant le doute, l'effroi et le rire. Reine de l'auto-dérision, le cheveu rose fluo et un godemichet attaché à sa ceinture pointant sous sa cape noire, elle donnait à l'Olympia en 1980 un concert gravé dans la mémoire des survivants.

« Quand je commence à chanter, je ne pense plus, je reçois ». Consciente d'être considérée comme assez peu saine d'esprit par l'ensemble des médias, Nina en rajoute une couche en prénommant sa fille Cosma Shiva (on l'entend gazouiller dans une chanson au titre éponyme) et profite de cette période faste pour établir son personnage de diva rock échappée du cirque mais respectée pour ses octaves.

Jamais avare de grimaces, outrageusement maquillée, emperruquée sans grâce, elle apparaît dans des clips à la mise en scène bricolée, aux effets spéciaux à 2,50 F, d'un mauvais goût à faire passer les premiers films de John Waters pour des documentaires produits par Arte.

La rencontre avec le disco donna naissance à un album qui peut encore s'écouter aujourd'hui, Angstlos (ou sa version anglaise Fearless) sur lequel figurent, soutenus par le rythme binaire de Georgio Moroder et Keith Forsey (maîtres du genre à l'époque), l'un des premiers raps (co-écrit par son boyfriend d'alors, Anthony Kiedis, leader des Red Hot Chili Peppers) et le célèbre New York/NY (rien à voir avec Sinatra). Elle s'y fend également d'un hommage à Zarah Leander, légendaire star allemande d'adoption à la voix grave et sensuelle.

On la retrouve quelque temps plus tard pseudo-marié le temps d'un Punk Wedding avec un jeune Iroquois. Puis soutenant Gobatchev (Michaïl, Michaïl) ou reprenant Mahalia Jackson (Hold me).

Plus sereine

Sur tous les fronts (duo d'anthologie avec sa consœur Lene Lovitch contre la vivisection, interviews truffés de propos humanistes), Nina se découvre bientôt un maître spirituel (Babadji) et impose une image d'elle-même plus sereine. Après les Etats-Unis et Ibiza, elle choisit de s'installer à Paris avec un mannequin de chez Gaultier, Franck Chevalier (« I'm in love with Maurice Chevalier ! ») dont elle aura un fils, sobrement baptisé Otis.

Sort alors Revolution Ballroom, à la production impeccable (due pour certains titres à Dave Stewart, moitié d'Eurythmics), occasion pour Nina de vider son sac (« Tellement nul / Les mensonges sur le VIH / Tellement nul / L'énergie atomique mal utilisée / Tellement nul / Helmut Kohl » dans So bad).

Aujourd'hui rangée des voitures, survivant à ses multiples errances comme à autant de destinées (donnant l'impression de plusieurs vies en une), Nina Hagen vit à Los Angeles, dans la villa où vécut Janis Joplin, avec un nouveau compagnon. Suite à sa rencontre avec Dee Dee Ramone (des Ramones, de sinistre mémoire), elle a repris le chemin des studios pour un album dont la version allemande, parue il y a quelques mois, offrait l'avantage d'un emballage de première classe : des portraits hologrammes de la chanteuse teutonne plantés dans une couverture argentée. Bee Happy, qui sort aujourd'hui en France avec une pochette plus commune en est la traduction anglaise, augmentée d'un inédit Shiva.

Bien sûr, on regrettera les octaves d'antan, tout comme la production rutilante et soignée du dernier album. Il est question ici d'un retour aux sources punks (prise de son brute, arrangements inexistants) et les textes, scandés sans effort, trahissent une évidente paresse.

Malgré tout, Nina Hagen garde aisément notre tendresse et on ne se fera pas prier pour la voir éructer une nouvelle fois sur la scène du Palace le 12 juillet prochain, tonitruante. Dans l'attente de nouvelles aventures…

• Scott Walker / 1996


RÊVERIES D’UN PROMENEUR

publiée en
juillet 1996 dans Live Music

Référence incontournable dans les CV de Marc Almond, Nick Cave ou Bowie au chapitre « voix influences », Scott Walker, le crooner ténébreux, est de retour avec la chanson générique de Toxic Affair, comédie française starring Isabelle Adjani. Parcours d'un homme (trop) discret.

Scott Walker ou l'éloge d'une voix. The Voice. Reflet d'une belle assurance mâle (des graves chauds et profonds) teintée de doutes, d'innocence, voire de pureté. Un organe au timbre suave, rompu à la technique des crooners, coupable de pâmoison auprès de milliers d'adolescentes dans les années 60. Evoquez Love Her, The Sun ain't gonna shine anymore ou Make it easy on yourself et regardez votre mère soupirer !

Voyage dans le temps. En 1965, Scott Walker forme les Walker Brothers avec John Maus et Gary Leeds. Une poignée de tubes, des tournées hystériques, une popularité menaçante pour les Beatles, le tout résumé par Scott en ces termes : « le plus grand groupe d'ivrognes »…

Deux ans plus tard, le groupe se dissout et Scott s'évapore. On ne le retrouvera jamais plus aussi accessible. Tournant le dos aux feux de sa jeune gloire, le géant américain (il mesure près de 2 mètres) se replie sur lui-même, lit beaucoup (Sartre, Camus) et développe une fixation sur Ingmar Bergman. En un mot, il part à la recherche de lui-même et sera bientôt en mesure de nourrir ses textes et mélodies d'expériences personnelles – jusque-là, le répertoire des Walker Brothers se cantonnait à des compositions (excellentes) apportées sur un plateau par la crème des auteurs de pop songs de l'époque.

Autre révélation : Brel, dont il va glisser des adaptations dans chacun de ses quatre premiers albums solo, reprises qui comptent parmi les plus appréciées par les puristes et qui, compilées, ont fait l'objet d'une réédition CD : Scott Walker sings Brel (tout comme chacun des albums solo sobrement baptisées Scott 1, 2, 3 et 4).

Ces enregistrements constituent les éléments majeurs de l'œuvre flamboyante d'une jeune homme ténébreux qui parle d'amour, de sexe et des solitude ; lentes introductions tourmentées, nuages de cordes somptueusement orchestrées et mélodies de voix inventives font de chaque écoute une expérience inoubliable.

Nouveau silence, brisé en 1984 avec Climate of the Hunter, magnifique anti-album dont la mévente lui vaudra la rupture de son contrat avec Virgin.

Entre temps, les faux frères Walker se reformeront le temps d'un hit (No Regrets, en 1975) suivi d'un album (Nite Flights, dont le titre éponyme figure brillamment repris, sur le Black Tie White Noise de Bowie). Les hommages et reprises ne manqueront pas, mais l'énumération serait trop longue ; il faut pourtant citer Julian Cope, à l'origine d'une compilation en 1981 et Marc Almond d'une autre en 1990 (Boychild, entrée en matière idéale pour néophyte à convaincre).

Depuis 1984, l'homme – un modèle de discrétion – est difficile à débusquer. Diverses collaborations (Eno, Lanois) sont évoquées, un album est même annoncé... lorsque, soudain, arrive la surprise de (petite) taille : un CD deux titres, fruit d'une improbable rencontre avec Goran Bregovic (auteur inspiré des BO du Temps des gitans et d'Arizona Dream).

Man from Reno et Indecent Sacrifice (tous deux extraits de la BO de Toxic Affair, comédie qui marque le retour à l'écran d'Isabelle Adjani sur fond d'échec commercial) nous restituent l'inimitable voix, calme mais sans une ride (Scott aura 50 ans l'an prochain), servie par une orchestration simple et pleine de charme. Le crooner a signé les textes. Et l'on se prend à rêver que ce petit objet soit le signe avant-coureur d'un véritable come-back…