• Chris Stills + Angela McCluskey feat. Véronique Sanson | 2013

Silencio, Paris 
27 octobre 2013


Dehors le vent est fantastique. En météo, on parle d'un avis de tempête. L'idée d'aller s'abriter dans les profondeurs de Paris paraît d'autant plus séduisante, surtout pour y écouter de la bonne musique...
 
Le Silencio, rue Montmartre, un dédale de caves transformé en club sélect par un cinéaste avec un univers (David Lynch). L'entrée ne paye pas de mine, on s'engouffre. Sur nos talons, deux grands et beaux yeux sous un casque de moto, avec un air de famille : l'ainée, toujours attirée par la douceur du danger physique. L'escalier est vaste et sombre et on le descend en songeant à ce qu'a pu être ce lieu au siècle dernier (une imprimerie d'où est sortie la première édition du "J'accuse" de Zola et où Jean Jaurès installa L'Humanité, dixit le site du Silencio).
Un vestiaire chic, des loups en carton vert avec des moustaches de chat à discrétion, une voûte couverte de feuilles d'or... Oubliés, les grands boulevards !
L'endroit est privé (la carte de membre à l'année coûte 840 euros !). Il y a du beau linge, quelques têtes connues, de la famille, des amis d'Ibiza, Daniel Schick, Raphaël Mezrahi... Celui qui n'a pas donné son nom à Véronique est assis dans un coin, il dit qu'il n'est encore jamais venu ici. On visite, avec l'impression étrange d'être sur un plateau de cinéma. On cherche les caméras...

Petit à petit, chacun se presse vers la minuscule salle de concert, ça bouchonne. La chaleur est étouffante et les places sont chères. Tant pis, on restera debout. La silhouette d'Angela McCluskey se découpe devant les lumières du fond de scène. Sa chevelure est curieusement mise en forme mais on n'en verra pas plus : son visage ne sera jamais éclairé de face. La voix, rugueuse et chaude, caresse l'oreille agréablement. On l'écoute avec une attention telle qu'on ne reconnaît pas tout de suite le guitariste à sa droite, Christopher en personne, qui assure aussi les chœurs, parfois juste chuchotés. C'est beau, c'est sensuel. Et drôle lorsqu'elle prend la parole (une vraie gouaille avec le juron facile) et qu'elle invite par exemple ses copines à venir du fond de la salle en leur disant que la chanson suivante est pour elles – avant de se raviser "Ah non, celle-là c'est sur l'amour lesbien" !
6-7 titres sans rappel et le rideau champagne rosé se referme. Les premiers rangs se vident, on va pouvoir s'approcher. Deux places se libèrent au pied de la scène, on se rue. Un peu d'agitation sur la droite, c'est l'arrivée de Véronique. Le copain de Pierre lui cède sa place. Les consignes "Photo and video not allowed" un peu partout sur les murs sont respectées. Elles le seront moins lorsqu'elle rejoindra la scène mais nous n'en sommes pas là.
Pour le quart d'heure (comme disait Colette Sanson), le rideau s'ouvre sur un batteur, un bassiste, Pierre Jaconelli à la guitare, deux très jeunes choristes (davantage là pour la déco qu'autre chose, soyons honnêtes les filles !) et Chris Stills, veste noire, chemise noire et pantalon noir. Il attaque doucement avec Hellfire Baby Jane, guitare d'intro qui rappelle un autre Chris (Isaak). Disons-le tout de suite parce que ça nous brûle le clavier : la performance de Christopher ce soir sera mo-nu-men-ta-le. Christopher n'a jamais été le "fils de" que pour la presse, un handicap sans doute plus qu'un passe-droit. Il n'est plus non plus Titou (il aura 40 ans en avril prochain), sauf dans les yeux de sa maman et, curieusement, il n'a jamais l'air de considérer comme une injustice le fait de jouer comme ce soir dans un petit club (même s'il est prestigieux) alors qu'il est de taille à remplir des Olympia, des Zénith... Au Silencio, charismatique en diable, il déploiera une énergie monstrueuse, et pourtant il annonce au micro que ça ne va pas fort : il a d'abord raté son avion au départ de LA, il a la crève... Mais de tout cela, on ne verra rien : agilité vocale, maîtrise rythmique et mélodique, Christopher puise ses forces aux mêmes sources que ses parents (zut, j'y fais référence aussi !). Il sera un jour, à son tour, une influence pour des musiciens à venir.

 Quelques commentaires sous une vidéo sur YouTube

Calling the underground ("The Underground", c'est la Résistance) est bien plus pêchu que sur l'ep "Let it rain". De façon générale, ce sera le cas pour tous les titres, qu'il interprétera pratiquement dans l'ordre. On remarque au passage que "When my father and mother are gone / And there's nobody left to remind me / Of that crazy old tempest where I come from" (au singulier dans une version de travail) est devenu plus fédérateur : "When our fathers and mothers are gone / And there's nobody left to remind us / Of that great big old bang where we all come from".

"I heard a sad news tonight... Lou Reed... I'd like to dedicate this next song to him. I wrote it for my daughters... When I divorced... I had to leave the house. Just wanted to tell them 'I'll see ya when I'll see ya’" sont les mots de Christopher pour introduire le magnifique Leaving you behind – morceau dans lequel sa voix fait toutes sortes d'acrobaties.

Il rejoint le piano droit, installé à gauche (il est contrariant) de la petite scène pour un Say my last goodbye qui balance bien et ne déparerait pas dans un récital d'Elton John. Là encore, il donne tout, termine en sueur. Il tombe la veste et enchaîne. 
"In the meantime / the hell am I supposed to do? / In the meantime / I'm still in love with you". Ce titre, qu'on l'a vu chanter plusieurs fois sur scène en première partie de Véronique, est lui aussi plus fougueux ce soir que la belle et ténébreuse langueur de la version studio.

Il annonce maintenant une surprise et appelle "Mom" à le rejoindre sur scène, pensant qu'elle va venir des coulisses... Mais Véronique est dans la salle, le scène est haute et elle y sera hissée par Christian. Belle comme tout, tee-shirt rayé sur jeans, foulard gris à étoiles blanches, elle va vers le piano, met ses lunettes et se retourne vers la salle en lançant un "Aaaaahhh" bien sonore. Image rare de Véronique à un piano droit qu'on immortalise mentalement à défaut de pouvoir la prendre en photo. Christopher parle anglais au micro, Véronique le reprend "Parle en français !". Pour rire, il vérifie dans la salle le nombre de langues parlées, en appelant les noms de pays. Des mains se lèvent pour la France et l'Angleterre bien sûr, et même pour l'Equateur. Mais, sorry Chris, aucun Américain dans la salle... 

 © Claire Sergent (merci à elle)

Le batteur et les deux choristes sont restés, c'est peu dire qu'on se régale à l'avance de la version de Full tilt frog qui nous attend. Ces gens de la nuit-là ne savent pas tous de quoi Véronique est capable et on en verra certains lever les sourcils devant cette authentique blueswoman qui dépote sa race ! (Bon y a bien eu un morceau de couplet en yaourt, mais c'était pour voir si ceux qui connaissent la chanson suivaient bien.)

  © Christian Meilhan

Elle ressort par les coulisses sous les applaudissements et Christopher enchaîne avec le sombre et magnifique Don't be afraid au piano, avant de faire le coup du faux rappel (après tout, pourquoi sortir de scène pour y revenir si vite ?) : pour gagner du temps, il recule de deux pas et on l'ovationne comme s'il était parti 10 minutes. Il empoigne sa célèbre guitare verte, et annonce un titre de son premier album, 100 year thing (qu’il avait déjà remanié l'année dernière, vidéo ici). Version particulièrement fougueuse d'un vrai guitar hero. Puis, cette fois-ci, il sort pour de bon.

Chris and Angie, © Kevin Abosch

Dernier rappel. On aperçoit du monde dans la minuscule loge au loin. Angela McCluskey en sort, suivie de Chris, et de Véronique qui va directement au piano. Debout devant son pupitre, Angela dispose des feuillets : les textes d'une chanson qu'un ami lui a fait écouter il y a longtemps et dont elle connaît maintenant l'auteure... "Strands of light upon a bedroom floor / Change the light through an open door / I’m awake but this is not my home"... Véronique la rattrape au piano, Christopher ponctue à la guitare, joue un accord là où Véronique aurait rejeté ses cheveux en arrière. Ça fait plaisir d'entendre Amoureuse en anglais et de pouvoir la chanter avec eux (pensent en chœur les deux véronicologues). Toute la salle est debout. Les feuillets n'arrêtent pas de tomber (la faute à la clim'), on n'est pas loin du running gag ! Peu importe, elle connaît les textes par cœur, tend juste le micro vers la salle pour les fins de couplets. Applaudissements... et voici que Véronique, assise sur un coin de tabouret façon Tori Amos, enchaîne un couplet et un refrain en français, le tout avec une énergie nouvelle, comme pour faire écho à ce qu'elle vient de voir sur scène. Plus tard, elle avouera qu'elle s'est surprise elle-même à le faire ("La version d'Angela était tellement différente, j'ai voulu faire entendre la mienne !"). C'est Angela qui conclura : "They're f***ing talented!".

 © Christian Meilhan

Pas encore trouvé trace de vidéos du concert sur internet – car certains ont bien échappé à la vigilance de Kanou ;-)
On peut se consoler avec ce concert unplugged "One on One" (NY, 14 octobre 2013) et cette vidéo (NY, août 2012) dans laquelle on aperçoit Angela McCluskey.

• Crosby, Stills & Nash | 2013

Olympia, Paris 
5 juillet 2013


Pas de quoi pavoiser : jamais vu CSN sur scène ! Ni même CN. Ni même S tout seul ! Une seule petite fois qui a pourtant été un choc : Old man trouble à la Tour Eiffel en 2005, dans le cadre d'une émission que Nostalgie consacrait à celle qui fût son épouse entre 1973 et 1979. Il avait posé sa grosse patte sur le piano et là... frissons. Un guitar hero devant un piano... un piano hero !? Un authentique bluesman, en tous les cas. Assise derrière lui, Véronique avait d'ailleurs émis un petit râle appréciateur et sensuel en reconnaissant l'intro de la chanson et, s'installant elle-même au piano juste après lui, avait fait mine d'être "imprégnée". (la vidéo est là)

© Tony Frank

Voir Stephen Stills sur scène, voir CSN sur scène, c'est aussi visiter son environnement musical américain à elle. Les années Colorado, Hawaï, Los Angeles et San Francisco. Sans se cacher une seule seconde le côté "mythique" de l'affaire : aller le voir sur scène dans la salle-même (à peu de choses près) où a démarré leur aventure il y a plus de 40 ans : le concert de Manassas en mars 1972. Véronique et Michel dans le public. Craquage en direct pour le beau guitariste, qu'elle croise le lendemain dans les bureaux de leur maison de disques commune. Un destin qui se joue en très peu de temps...
On avait tout cela en tête en se rendant à l'Olympia... Sauf que toute espèce de nostalgie a volé en éclat dès qu'ils ont débarqué sur scène : c'est encore dans les vieux pots...




La surprise, c'est d'abord le boulevard des Capucines et ses allures de souk. Les revendeurs à la sauvette n'ont pas de pitié, et pas de mémoire. Celui qui vous demande pour la 3e fois en dix minutes si vous n'avez pas une place à vendre finira par lâcher "On est là pour faire du trafic ; on fait du business mais on ne regarde pas les gens, désolé"...

On retrouve Christopher devant l'entrée des artistes. Il confirme qu'il jouera bien ce soir. Chic ! "Ça tombe bien, on est quand même venus pour ça", rigole son cousin.

Se dépêcher de rejoindre le hall car les rockers sont pile à l'heure : on s'assoit dans le noir. La salle est pleine (les deux shows sont complets) et bien chaleureuse comme il faut. Des "papys" bien sûr, mais aussi leurs fistons, et même des jeunes femmes qui connaissent les textes par cœur. Une, deux... allez go !  

Carry on questions, Marrakesh Express, Long time gone... Le son est carré, les éclairages au poil, tout le monde est très en place et les fameuses harmonies vocales sont là. Le temps ne fait rien à l'affaire : quand on est bon, on est bon ! À un bémol près : quelques légers couacs sur la droite qui écorchent les oreilles de mon véronicologue distingué de voisin...

Les morceaux mettent en lumière les uns et les autres, et surtout une évidence : ce n'est pas pour rien qu'en 40 ans de carrière ils n'ont jamais abandonné leur carrière solo respective. Ce groupe n'en sera finalement jamais tout à fait un. Davantage addition que fusion, un talent succèdant à un autre, et on différenciera toujours à la première note une composition de Nash (tendance post-Beatles ou pré-Supertramp) d'une de Stills.
Mondialement connus pour leur jalousie, leurs excès, le nombre de fois où ils ont dissous et reformé le groupe, les 3 "vieux" surprennent leur monde. De droite à gauche : David Crosby, mains dans les poches, cheveux blancs au vent, ressemble à un barde gaulois ou – mieux – au "capitaine d'un navire fantôme" (dixit ma célébrissime voisine de gauche). Il a toujours un truc drôle à dire (ou émouvant lorsqu'il présente une chanson dédiée à sa femme "depuis 35 ou 36 ans"). Graham Nash, l'Anglais à la gestuelle évasive, s'efface souvent – parfait gentleman – pour mettre en valeur ses deux compères, montre du doigt tel ou tel musicien au moment d'un solo. Quant au redoutable Steve, aminci, lunettes sur le nez, il est tout bonnement un des plus grands guitaristes rock au monde et il exhibe son talent sans artifice, avec une forme d'humilité. Les trois sont finalement parfaitement courtois les uns envers les autres, tellement fréquentables
en apparence...

Nash présente
le jeune homme au clavier à droite, compositeur du prochain titre, Lay me down : "James Raymond, le fils de David" – "Un des...", rigole ma voisine, dont les "Yeah !" bien sonores ponctueront la présentation de chaque musicien, un peu plus tard.

Les guitares se succèdent sur les épaules de Stills, il en change pratiquement à chaque titre. Ses solos, toujours subtils, joués en bord de scène, sont attendus par tout le monde, et en particulier par Véronique qui le pointe à chaque fois du doigt, archi-admirative : "On ne peut pas lutter". Il les termine toujours – légende oblige – par un jeter de médiator. Instantané qui fonctionne toujours...

On annonce 20 minutes d'entracte. Notre voisine tenterait bien d'aller s'en griller une... On la suit en coulisses. Patte blanche montrée, on est devant une porte dont le code d'accès n'a pas changé depuis la dernière fois, note Christian. Au mur, l'empreinte des mains de ceux et celles qui ont fait vibrer le temple. À côté d'Alain Souchon, une petite main – mais qui fait le maximum ! – qu'on photographie sans vergogne.



En coulisses, juste à l'entrée du bar, une affiche géante de notre trio du soir. On croit apercevoir quelque chose à côté du visage de Stills. Mais oui, c'est bien Véronique in person qui l'a dédicacée la veille : "You are all the Best!".


Retour dans la salle. Préoccupations sociales et internationales : Stills déclare, à propos de Teach your children que "les profs devraient gagner plus que les hommes politiques" (applaudissements). Et Graham Nash annonce un nouveau titre, Burning for the Buddha, écrit au sujet des quelques 120 moines tibétains qui se sont immolés par le feu depuis 2009 pour protester contre l'emprise chinoise. 

Puis la scène se vide. Restent un guitariste et un clavier. Et Stephen Stills qui présente son fils en prononçant
"Véronique" avec son best french accent et presque "Christophe" à la place de Christopher. C'est Treetop flyer (voir lien vidéo plus bas). Et les guitares se répondent, éclatante transmission père-fils. 
David Crosby, de retour sur scène, commente, fataliste : "Que voulez-vous... Le fils de Steve et de Véronique Sanson...". Il ajoute : "Nous on fait deux soirs, mais Véronique en fait beaucoup plus !". 

Ces types-là ont joué à Woodstock et dans tous les festivals de la planète mais l'Olympia aura toujours une place spéciale dans leurs cœurs.


Un seul rappel, Suite: Judy blue eyes. Christopher revient saluer pour le final. Juste avant de partir, son père tente un "Hip hip hip hourrah" mais il est trop loin du micro. Son fils s'en saisit et lance les "hourrah" avec un joli succès. Une fois sorti de scène, il plaisantera à ce sujet : "Ça ressemblait un peu à "je vais te montrer comment on fait, Dad" !".

En coulisses, on croise Dodo Bertram, lui aussi là pour son premier concert du groupe. Steve Stills fait une apparition, reste peu de temps, prend la pose pour des amis aux côtés de Véronique et Titou. David Crosby lance un "Adieu les amis" en v.f. en direction du bar. Véronique veut savoir ce qu'on en a pensé. Elle précise que "c'était différent hier". Il est vrai qu'elle n'écoute ni ne regarde un concert tout à fait comme tout le monde... 



Quelques vidéos déjà en ligne
4 juillet :
– Treetop flyer avec Christopher (sur YouTube)
Treetop flyer avec Christopher (sur facebook)

5 juillet :
Our house
– Long time gone

– Chicago
– Just a song before I go
– Lay me down
– Teach your children 
– Treetop flyer avec Christopher

Des photos ici

• La 1re Nuit de la déprime | 2013

 Folies Bergère, Paris 
18 février 2013

On se souvient d'avoir croisé Raphaël Mezrahi alors qu'on se perdait dans l'invraisemblable dédale des coulisses de Pleyel, le 21 décembre dernier. Chemin faisant, ce drôle d'oiseau donnait quelques détails sur son projet de Nuit de la déprime. Arrivés dans la loge de Véronique, il exhibait sur son iPhone une photo dont il était très fier : Jacques Dutronc chez lui, en Corse, lumière fin de journée, son chat sur les genoux. Il avait dit oui pour un sketch vidéo. Raphaël tenait déjà un bon concept mais, avec son carnet d'adresses bien rempli, ça allait être le raz-de-marée côté résas. S'il avait su, il aurait bien pu louer le Zénith...

Deux mois plus tard, aux Folies Bergère, un lundi après-midi, jour de la saint Bernadette Soubirous. Pas tout à fait 18 h et déjà la queue devant l'entrée. Passée l'entrée des artistes, derrière des tentures noires, le hall apparaît revisité façon lounge (canapés, buffet, bar, écran…). Deux sacrés larrons à l'entrée : Hugues Aufray et Georges Augier de Moussac. Véronique leur tombe dans les bras. "Ça fait combien de temps qu'on s'est pas vus ?" lui dit Hugues. Sourires francs, bonne humeur, ceux-là sont de sa famille de cœur.
Un escalier d'époque sur la gauche et, au premier étage, un couloir de loges dans lequel la température avoisine celle d'un bon hammam.
Son nom est sur la porte juste en face. À droite, sur une petite table, des paquets, des paquets et encore des paquets de Kleenex, cadeaux du principal sponsor. Et pas l'ombre d'un pot de Nutella... :(
Une joyeuse armée de coiffeurs et de maquilleuses propose ses services. Des assistants passent voir si tout se passe bien : bonne organisation, bon esprit et sourire à tous les étages.
Nicoletta, déjà maquillée et coiffée, cherche sa loge. Elle a l'air particulièrement en forme. 
On frappe, c'est Catherine Lara (avec Samantha). Sa loge est à deux pas. Évocation d'hilarants souvenirs de vacances au bout du monde devant Michel Jonasz qui vient de débarquer.
Ce soir, Véronique sera à la scène comme à la ville : "Je suis en tenue de guerre (veste camouflage kaki) et la guerre, c'est déprimant" ! Ou encore : "La déprime, c'est pire que tout : c'est ne pas être heureux bien sûr, mais c'est aussi ne même pas être malheureux".
Raphaël Mezrahi, maître des lieux d'un soir entre à son tour, déclare fièrement qu'il a attribué la plus grande loge à Véronique. Il semble la décontraction même : on serait bien en peine de déceler chez lui le quart d'une once de stress. Il raconte comment il a choisi cet endroit pour son acoustique et comment il s'est occupé de tout, finançant lui-même la captation. Avec son "plateau de stars" (expression de la presse), la vente auprès d'une chaîne télé ne devrait pas poser de problème. "Et s'il y a des bénéfices, on pourra les reverser à une association". "Aux vieux !", lance Catherine Lara, assise dans un petit fauteuil. "Pas qu'on soit vieux nous-mêmes, mais faut penser à eux", ajoute-t-elle devant les éclats de rire. 
Elle sort bientôt : elle doit passer de bonne heure et va boire "un p'tit café (dans sa culotte)", bien sûr ! Une cigarette ? Non, elle préfère ne pas fumer avant de chanter. Véronique, elle, annonce qu'elle va tâcher d'en fumer le plus possible ! Mais comme il y a un bon Dieu pour ces choses-là (et surtout parce qu'on ne peut pas fumer dans le hall), elle ne pourra pas mener à bien (si on ose dire) son sinistre projet...
Allez, on descend pour la répète. Le piano est juste en bord de scène. Chouchou dans les cheveux, veste de combat, Véronique attaque Ma révérence dans sa tonalité d'origine, sans filet. La voix est bien là, l'intensité aussi mais Véronique cherche la sortie, comme si elle n'entendait plus au fond d'elle même cette "petite voix qui sourd et gronde"... "On peut la refaire ? Je peux la jouer plus vite si vous voulez". Tout va bien et la 2e version est juste une merveille de fougue et de désespoir mêlés. Et toujours cette  facilité instantanée à revivre pour de vrai l'émotion des textes...
Assis non loin, Christophe hésite encore sur ce qu'il va chanter : Les mots bleus ou Les marionnettes ? "Tu en fait combien toi, Véronique ?".
Des micros se tendent et des projecteurs s'allument mais Kanou veille : on remonte à la loge passer d'abord par la case maquillage-coiffage. Et, comme rien n'est jamais hasard, voici qu'arrive Jocelyne, "la meilleure maquilleuse du monde", qui connaît parfaitement les lieux puisqu'elle y a maquillé la troupe de "Salut les copains".
 
Il doit être 19 h et Véronique a faim. C'est bon signe. On descend lui chercher des sashimis au saumon avec lesquels elle fera de mini-sandwichs : deux tranches de poisson cru avec du wasibi entre les deux !
La voici bientôt prête à descendre dans l'arène. Et bien sûr prête à faire des détours : dans la loge d'à côté, c'est Enrico Macias qu'elle entendait gratter la guitare. Il l'accueille de son sourire chaleureux et elle le félicite d'emblée pour son "jouage" avant de lui rappeler que si elle est dans ce métier, il y est un peu pour quelque chose. "Tu ne te souviens peut-être pas mais il doit y avoir 45 ans, tu nous avais donné des contacts de maisons de disques...". Il lui embrasse la main, visiblement très ému de la voir.
Le hall est bien rempli, on y entend des "Ça m'fait tellement plaisir de te voir !" dans tous les coins. Une femme sourit à l'envi, déguisée en bonne sœur. Raphaël Mezrahi la présentera sur scène d'un "C'est le directrice du musée Grévin, elle est folle, c'est mon amie". Nolwenn Leroy quitte quelqu'un en lui disant "Je te laisse, il y a mon idole qui est là", se dirigeant droit sur Véronique, qui est vite devenue un pôle d'attraction : quiconque passant près d'elle la détecte comme un aimant, s'arrête et vient l'embrasser. L'occasion pour elle de croiser des gens qu'elle n'a pas vus depuis longtemps, ou d'en rencontrer de nouveaux. Se succèderont à peu près tous les participants : Alain Chamfort, Alice Dona, Gérard Lenorman, Chantal Ladesou et plus tard Amel Bent, Dani, Arielle Dombasle, Jean-Félix Lalane et Thomas Dutronc. Et même Jean-Luc Lahaye ou Phil Barney. Toujours prête à dégainer son sourire, ses yeux s'allument, ses mains volent : photos ! (avec Gérard Lenorman, Alain Chamfort, Alice Dona et un des coiffeurs)
On suit sur un écran le passage des uns et des autres. Chaque fois qu'il passe, et aussi pour faire nos "gros relous", on arrête le jeune assistant chargé d'aller chercher les artistes qui vont monter sur scène : "C'est quand le tour de la dame ?". Et chaque fois, il affiche le même sourire placide : on le sait depuis le début, elle est programmée assez tard et il faudra remonter d'abord en loge : à force de faire la bise à tout le monde, elle n'a plus de rouge à lèvres !

Retour dans le hall et, bientôt, c'est elle que l'assistant susnommé cherche : passage dans 5 minutes ! On approche de la scène, dans la pénombre de la coulisse. Si peu d'espace la sépare de la lumière... On aperçoit les spectateurs du balcon. Sous les projecteurs, Frédéric Zeitoun, dans son fauteuil roulant, reprend une chanson d'Aznavour. Véronique suit sa prestation avec attention. Lorsqu'il rejoint la coulisse, elle prend le temps de le féliciter vraiment, une main sur son épaule. Et on sait qu'elle le fait par sincérité, certainement pas pour se distraire de son trac.

Petit sketch de présentation vidéo (Raphaël en compagnie de Michel Sardou) et Véronique fait quelques pas, s'installe au piano. L'instant est sacré, redoutable : il s'agit de rassembler toute son énergie, de tout donner en moins 3 minutes. Mais ça, elle a toujours su faire... 
"Bonsoir les déprimés". On suit sa prestation sur le côté, puis derrière l'écran d'ordinateur d'un technicien dont on se demande comment il fait pour travailler avec autant de monde autour de lui et surtout un tel passage. 
La chanson est si courte, immédiatement bissée (la seule de la soirée ?). Véronique sort assez vite, trop vite pour Raphaël Mezrahi qui revient la chercher. Il sait qu'elle est bel(le) et bien la star de la soirée, que des gens ne se sont déplacés ce soir que pour la voir. Elle salue donc plus longuement, et en direction du balcon, puis traverse à nouveau les rideaux sombres.
Quelqu'un la prévient qu'il faudra revenir tout à l'heure pour la minute de silence – qui n'en sera pas tout à fait une côté public puisque défilent sur l'écran derrière la scène les produits qu'on ne trouve plus en France (les triscottes d'Heudebert, par exemple - mais aussi Gérard Depardieu !)...
 
Revenue à nouveau parmi nous, Véronique parle un moment avec Dani et Amel Bent (filmée pour les bonus ?) puis participe franchement à l'atmosphère de plus en plus potache en cherchant avec Thomas Dutronc des couteaux en plastique pour s'entre-tuer au moment du final ! Hélas, ils ne trouveront que des cure-dents... Qu'à cela ne tienne : elle en sortira un de sa poche sur scène pour occire Thomas Dutronc, déjà à terre ! 
Un projecteur s'allume encore, et Véronique dit un petit mot face caméra pour Raphaël, le remercie et termine en prenant une mine de circonstance : bien déprimée.

Le titre choisi pour le final n'est évidemment pas dû au hasard : Mourir sur scène ! Véronique, qui a pris Dani par la main, rejoint la scène avec l'ensemble des artistes présents. C'est Amel Bent qui a commencé seule – et assez superbement, il faut le souligner – le titre de Dalida, que Véronique ne connaît pas. Ce qui ne l'empêche pas de piger illico sa structure musicale pour improviser une chute dantesque et correcte sur le plan de la mélodie, mais avec ses mots à elle : "Je t'aimais avec mes bras" !
Applaudissements de folie. Raphaël remercie chaque artiste et – on est obligé de le souligner en toute impartialité – c'est le "Merci Véronique Sanson" qui remporte la victoire à l'applaudimètre. Laurent Baffie enchaîne en allumant Jean-Luc Lahaye ("Désolé de gâcher la soirée avec une bonne nouvelle, mais sa femme passe en CM2" !) qui non seulement ne le prend pas mal mais le racontera, un peu plus tard, avec un grand sourire. 
 
Les artistes sortent les uns après les autres sous l'œil d'une caméra, embrassant Raphaël, poussant des cris. "Merci pour ces moments merveilleux".
Non loin, un autre projecteur s'allume : Annie Lemoine photographie Véro avec son iPhone, puis aimerait bien aussi être prise en photo avec elle. 
Vivement la diffusion télé (et/ou la sortie en dvd) qu'on puisse apprécier pleinement les prestations des uns et des autres : Avec le temps (Catherine Lara), Manureva (piano solo par Alain Chamfort) ou le crépusculaire Les mots bleus (Christophe).

Photos © Laurent Calut.
Reportage vidéo CultureBox (sans Véronique)
"Ma révérence" (vidéo de Florence Bartolomé) 
"Ma révérence" (vidéo sur YT) 

• Véronique Sanson | 2012


Salle Pleyel, Paris 
21-22 décembre 2012 

On imagine que Pleyel ne voit pas ça tous les soirs : quel feu d’artifice !
Dans cette salle qui manquait encore au palmarès de Véronique, l'alunissage de deux ans de tournée s'est effectué en beauté : bonheur d’être là, grande qualité du « jouage » des uns et des autres, osmose bien visible sur scène entre Véro et Véronique Sanson, triomphantes…
Et, surprenant mais vrai, l’événement s’est déroulé dans un silence médiatique assourdissant, couvert pour toujours pour nous par les clameurs d’un public qui nous rappelait celui des grands soirs d’un Palais des Sports ou d’un Zénith, passé pas si lointain… Ah Pleyel 2012 et son incroyable chaleur… Un transfert d’énergie salle-scène/scène-salle qui restera dans nos mémoires !

Il y a des photos (et quelques vidéos) un peu partout sur Facebook. Nul besoin d’un récit complet – d’autant que la grande majorité des gens qui me font l’honneur de lire ces chroniques étaient dans la salle. Juste quelques instantanés :

Premier spectacle Une pointe de trac palpable au début (osons dire que cela allait bien à sa voix…) sauvé par sa grande technique. À trois sièges, sur la même rangée, Line Renaud, debout, chantant avec la salle, écrasant une larme ou bien riant franchement : la spectatrice idéale ! Véronique de la scène lui dessinera un cœur et elle sortira de la loge encore impressionnée (« Quel spectacle ! La voix est intacte. »). « J’avais envie de vous jouer de la guitare » : On m’attend là-bas, le retour ! (en titre bonus, juste après Vancouver). Quelle énergie ! Bernard de Bosson, l’homme par qui tout est arrivé (un amour de type), passant les trois-quarts du spectacle à danser devant son siège. Revigorant ! Titou et ses deux filles découvrant leur drôle d’aïeule (eh oui…) pour la première fois sur scène : Véronique les présente au public, salle allumée. Également présents ce soir-là, Tony Franck, Yves Duteil et Raphaël Mezrahi qui confie avoir acheté avec son premier salaire un lecteur de laserdiscs juste pour lire celui du Symphonique Sanson et en dit un peu plus sur son projet loufoque de « Nuit de la déprime » : Véronique y chantera deux titres (location des places, ici). Véronique appelant Violaine avant Qu’on me pardonne en sifflant et attendant la réponse de l’intéressée – réponse qui semblerait ne pas être venue de « son p’tit sœur ». Première du sketch du bâton de rouge à lèvres, tiré de la poche du gilet. Présentation des musiciens avec des restes d’italien de la semaine précédente (« Allora ! ») ;-) L’intro de Bahia évolue encore : elle est maintenant chantée. Un véritable piège pour ceux qui ne savent pas ce qui vient…

Deuxième spectacle La température a encore augmenté par rapport à hier : dehors, il ferait presque tiède, mais dedans il fait chaud, très chaud ! Doux dehors, fou dedans ! Le trac semble avoir foutu le camp : la voix est libre ! La dernière note de Toute une vie sans te voir, par exemple, sera une version assez rare que mon voisin, véronicologue ô combien distingué, n’avait entendue qu’une seule fois… Véronique : « Quand je serai grande, je ferai une tournée piano-voix ». Le même voisin : « Même pas cap’ ! ». Véronique, modeste avant On m’attend là-bas : « Ne vous attendez à rien de sensationnel [pause] de ma part ! », car voici que s’avance sur la gauche Titou et sa guitare verte… Tête de la chanteuse qui va saluer avec les musiciens et voit arriver un bouquet larger than life dans un vase piqué d'étoiles rouges ! Titou l'aidera à le poser sur la scène au pied du piano, et une des étoiles, tombée dans la manœuvre, atterrira d'autorité sur sa veste ! ★★★ Invités du soir : Jean-François Copé (qui connaît le répertoire de Véronique par cœur et ne se gratte pas pour chanter), Isabelle Nanty (saluant Daniel Shick en coulisses, elle rigole : « Je peux te dire bonjour, on n’a pas de casseroles ? Parce que je sais que je dois encore 50 francs à quelqu’un…» !), Claude Wild, ancien tourneur de Véronique, et Franka Berger. Dans la loge, accompagné par Mehdi au piano, Franck Sitbon se livre à eine große Parodie de Juste pour toi en yaourt teuton. Irrésistible ! Sincère, Véro fait silence pour remercier comme il se doit Bruno Caviglia de leur avoir « sauvé la vie » (en remplaçant Basilou 48 heures avant Genève) : « Je ne peux pas mieux dire ». Applaudissements. Titou remonte sur scène, bien après le départ du public, pour un Say my last goodbye des familles qui résonne jusque dans la loge. Techniciens, musiciens et amis défilent pour dire au revoir à la chanteuse, qui trouve à chaque fois un mot, un regard, un sourire différents… 

• Véronique Sanson | 2012


Aoste, Italie 
13 décembre 2012 

La tentation d'Aoste était grande. Celle d'aller faire un tour en Italie (même si on ne se doutait pas du périple que cela allait représenter…), de la soutenir dans ce nouveau défi (jouer dans la vallée francophone d'un pays où elle est tout de même inconnue) et faire accessoirement un drôle de voyage dans le temps : Aoste, c'est un peu la Savoie dans les années 60 ! Une ville de 36 000 habitants, un peu oubliée par le temps… 


On est en avance pour la balance. La salle n'est vraiment pas grande, en pente dans le mauvais sens (quand les premiers rangs se lèveront, ils boucheront définitivement l'horizon au reste du public, à l'exception du balcon bien sûr, minuscule). Un technicien explique que l'installation électrique est assez ancienne, qu'il a fallu diviser par deux la puissance et même faire venir un câble de l'extérieur ! Ils sont sur place depuis 13 h, fabriquant une perche en bois ou grimpant au sommet d'une vertigineuse échelle pour obliquer un projecteur mal dirigé, installant les cuivres à côté des choristes (pas assez de place en fond de scène) et on réalise une fois de plus la somme de travail fournie pour deux heures de scène – qui se révéleront techniquement parfaites : chapeau les gars !
Les musiciens arrivent peu à peu, traînant leur valise. Aller de ville en ville, ça ils le connaissent bien… Véronique monte sur scène peu après, jeans, pull gris et lunettes de vue fumées à monture camouflage. Sa loge (en bonne position dans le déjà volumineux dossier des loges archi minuscules qu'elle aura connues dans sa carrière) est à 2 mètres à peine de la scène sur la gauche et elle évoquera plus tard cette première "embuscade" : entrer côté cour et se faufiler entre Rycko et Mehdi d'un côté et les cuivres de l'autre. La seconde sera la scène elle-même, penchée également, et recouverte d'une sorte de moquette difficile à pratiquer mais qui présentera l'avantage de bien prendre la lumière, en particulier le bleu, magnifique ce soir. Sur certains titres, combiné aux visuels de fond de scène (les mouvements de planètes et d'étoiles, par exemple), l'effet sera pratiquement hypnotique.


Je me fous de tout, Je veux être un homme et C'est long c'est court, que l'on découvre en version quasi-instrumentale (lors des balances, les voix et les instruments sont coupés alternativement de la console, pour régler les niveaux). Même ainsi, le titre est redoutablement efficace ! Véronique travaille ensuite ses piano-voix et on a droit à un joli Toute une vie sans te voir. Elle échange quelques mots en anglais avec Andy Scott, déclare que c'est bon pour elle et rejoint sa loge. Le trac ne l'a pas encore visitée, elle est franchement décontractée et bigrement en forme !

Peu avant 21 heures, les Valdôtains entrent sans se presser. Beaucoup d'abonnés, certains habillés pour sortir. Ils se dirigent vers leur place, et au son de la cloche, l'échangeront pour celle de leur choix ! Une tradition locale, sans doute… Le premier rang retrouvera ainsi ses habitués, lanceurs de standing ovations, bienvenus dans cette salle où tout est permis (filmer, photographier, et changer de place, donc). Quel luxe ! Et ici, pas de mauvais esprit, nul "Assis ! Assis !".  
Au bout de quelques chansons, ce qui saute aux yeux est l'extraordinaire décalage entre la qualité du spectacle (une chanteuse qui connait son affaire, des musiciens archi en place, les chorés d'Eric et Mehdi toujours au top, un son bien carré) et la taille du théâtre qui accueille le tout, alliée au fait que bon nombre des gens assis découvrent les chansons et le show en bloc.
Comme ma voisine, par exemple, charmante autochtone francophone à la retraite, venue parce qu'elle a lu dans le programme de la saison que Véronique était "fameuse en France", qui ne connaît aucun titre et va bientôt s'émerveiller comme une enfant des prouesses des uns et des autres, et même se lever à l'invitation de la chanteuse pour danser sur La nuit se fait attendre. Elle rit volontiers aux blagounettes de Véronique qui a vite mis la salle dans sa poche en ajoutant des o, des a et des i au p'tit bonheur, pour causer local ! Exemple : après avoir présenté Je me suis tellement manquée ("C'est une chanson sur la solitude des gens dans les grandes villes, dans les petites villes, dans les villages"), elle effleure sans le vouloir (?) une touche du piano et demande pardon ("Je ne l'ai pas fait expretto"). 


De temps en temps, pour varier les plaisirs, elle demandera à Mehdi de la traduire. Le contact est vite noué : les gens de la vallée sont sous le charme. Le voisin de l'ami Jéjé, juste devant, déclarera d'ailleurs d'emblée "C'est une belle femme". Ce sentiment anachronique de nouveauté pour le public se devine également côté scène : on ressentirait presque une certaine liberté, une façon de séduire différente, sans pression. Peut-être le challenge de jouer dans un petit théâtre devant un public qui ne vous connaît pas quand on plus de 40 ans de carrière, l'idée de devoir conquérir un public sans repères en une seule soirée, comme une impression de repartir de zéro…
Incident inédit et carrément fâcheux remarqué sur Qu'on me pardonne : la note do du piano résiste, sonne faux ! Le responsable serait un morceau de gaffer… Il faudra tout le talent de Véronique pour le contourner pendant le reste du spectacle…
"D'habitude je n'aime pas trop les chansons réalistes, et pourtant celle qui suit en est une" introduit Le temps est assassin auquel Bruno Caviglia apporte – en l'absence de Basilou – sa propre patte, très sympathique.
Véronique distribue ses regards, intenses ou rigolards, aux visages qu'elle reconnaît ou qu'elle distingue, en fonction des textes, au gré des chansons. Mots choisis les yeux dans les yeux. Frissons.


La fin de Bernard's song ne fonctionnera pas comme d'habitude : faute de candidats au jeu du "nulle, nulle, nulle, nulle, nulle, nulle, nulle, nulle, nulle", elle préfère l'abréger et lancer le "part" un peu plus tôt.
Arrive LE titre de la soirée, celui qui a sorti Alia Soûza : C'est long c'est court. Véronique s'y amuse d'un bout à l'autre, les percus entraînent les cuivres à moins que ce ne soit l'inverse, les chœurs se décalent de la ligne de voix et la partie finale, a capella, fournit l'occasion de saluer un beau travail d'adaptation à la scène et à ce groupe. En un mot comme en cent, ce titre est une tuerie, prêt à être mis en boite et commercialisé tel quel !
Sortie en dansant escortée par Mehdi et Rycko, Véronique revient pour Vancouver qu'elle termine, avant le "Et je rêve" final, non pas les poings contre le piano, mais les mains claquant à plat dessus. En la regardant évoquer une fois encore ce soir ses démons d'antan, on ressentira comme une impression de distance chez elle : elle les attend, qu'ils viennent…


Vient la présentation des musiciens, autre grand moment de culture bilingue, voire trilingue (y a de vrais morceaux d'espagnol dedans !) avec les noms à consonance latine vainqueurs haut la main à l'applaudimètre (Thierry Farrugia et Bruno Caviglia) ! Voir la vidéo ici.


Véronique est ensuite obligée, revenue à son piano, de faire signe de se rasseoir à ceux qui, au balcon, pensent que c'est déjà terminé et enfilent déjà leur doudoune ! "Vous ne vous débarrasserez pas de moi comme ça !". Ils se rassoient aussi sec sans se faire prier.
Endormie au premier rang depuis un bon moment, une dame d'un âge certain (et à l'audition contrariée), se réveille soudain et s'accoude à la scène pour tenter de rattraper ce qui ne se rattrape, ne se rattrape plus… Elle aura tout de même eu droit aux trois titres piano solo…
Avant Bahia, Véronique explique en italien de cuisine qu'elle va juste nous accompagner, qu'il faudra qu'on chante "sinon ça va pas l'faire" (en français, et en aparté).


Joli détail pour les initiés, la fin de Visiteur et voyageur cache ce soir pour la première fois une nouvelle et excellente trouvaille : un petit claquement de langue en rythme, façon tic-tac, sur les dernières notes de piano. Bravo !

Comme au joli temps jadis, et contrairement aux grandes villes où le public est prié de sortir manu militari, il est question ici de faire attendre les gens de la nuit dans le hall, en laissant à leur disposition des affichettes promo du spectacle. En général, l'artiste vient à leur rencontre et offre ses dédicaces. Dans le cas qui nous intéresse, l'attente ne sera pas trop longue, rythmée par le passage des roadies qui démontent la scène et pour qui c'est pratiquement l'unique passage.
Véronique prendra le temps d'un petit mot et d'un sourire à chacun(e), les remerciant d'avoir suivi sa musique jusque dans cette vallée éloignée (et bientôt balayée par la neige), avant de regagner à pied son hôtel, un peu plus bas dans la même rue…

• Sheila | 2012

Olympia, Paris
21 septembre 2012


Aller voir Sheila sur scène en 2012 ? Alors même que depuis quelques temps en interview, elle menace d'y interpréter rien moins que 7 nouveaux titres… Est-ce vraiment raisonnable ?!
Si on accepte, c'est bien au nom de ce petit garçon des années 60 qu'on a pu être, celui qu'on autorisait parfois à regarder quelque guyluxerie le soir, même s'il y avait école le lendemain matin… Sheila, c'était un peu la Chantal Goya de l'époque. En beaucoup plus jolie. Un sourire impeccable dans un visage harmonieux, parfaitement symétrique. 
Une certaine presse la traitait de "phénomène sociologique" avec ses millions de disques vendus (le chiffre oscille ces jours-ci entre 60 et 85, mais n'a aucun sens : on parle ici de 45 tours dans un marché du disque alors florissant, pas d'albums… encore moins de CD). 
Un soir de première à l'Olympia, un anniversaire : 5 fois 10 ans de carrière. On repense aux doubles-pages de Jours de France, au "Tout-Paris" (Eddie Barclay, Alain Delon, Mireille Darc, Jacques Chazot) souriant dans leurs habits de gala aux premiers rangs devant un artiste saluant de profil… Ce soir, on aura droit à Véronique Jannot et à Jean-Pierre Foucauld (sans son ventilo).
Cela dit, la situation n'est pas aussi désespérée que le laissait penser le texto alarmant reçu alors qu'on s'apprêtait à sortir de chez soi ("Dépêche-toi, j'ai peur ! On dirait le fond d'une backroom de province"). Certes, il y a du monde… Quelqu'un de vaguement mal intentionné ajouterait : du temps de cerveau disponible à perte de vue… ;-)

Pas une minute à perdre ! Elle est ponctuelle et a suffisamment clamé son impatience sur tous les petits écrans : le noir se fait pratiquement à l'heure. La salle est en surchauffe : "Shei-la, Shei-la", deux syllabes clamées à l'unisson. Il était fort ce Carrère…
Jusqu'à quel âge peut-on chanter Petite fille de Français moyen ? Mauvaise question et vraie bonne idée : après avoir un peu tout essayé (noyer le poisson, renier ses chansons d'antan, les mettre à toutes les sauces), voici venu pour Sheila le temps d'assumer son répertoire : c'est avec ce titre qu'elle attaque son spectacle dans cette salle mythique qui a vu Piaf et Brel (enfin presque…). Un titre pour le moins controversé, sorti au printemps 68 (donc vaguement à contre-courant d'une certaine actualité française justement)… Et c'est plutôt finaud ! Les arrangements sont impeccables, son entrain de l'époque (qui se traduisait par d'incessants moulinets de bras) un peu retombé, ce qui est logique. "Tandis que moi qui ne suis rien…" Elle rayonne, les premiers rangs exultent : c'est gagné ! 
Dommage, elle n'a guère le triomphe modeste, paradant tout sourire dehors et haranguant la foule d'un "Eh, vous vous y attendiez pas à celle-là ?". Bien sûr, on imagine aisément le casse-tête qu'a dû poser la composition de la tracklist… Près de 600 titres, quand même ! (une "légende" d'après un spécialiste qui pointe les 350 de l'intégrale, remixes compris…). Avec un impératif sous forme d'argumentaire accrocheur : éviter Les Rois mages et autres L'école est finie, et caser des tubes qu'elle n'a jamais eu l'occasion de bramer sur scène. 
Elle enchaîne avec d'épatantes raretés sixties (Un monde sans amour, Dans une heure), puis évoque le regretté Eric Charden. Voir Sheila chanter Dans une heure sur scène… J'interroge en secret mon cœur d'enfant, de petit garçon qui aurait bien aimé vivre cela. Le timbre de voix est le même, les nouveaux arrangements et les poses de rock-star de la chanteuse qui tend son micro à la foule ne semblent pas lui déplaire… 
Vient ensuite l'inévitable medley dédié (encore une bonne idée) à ses "concurrentes" de l'époque (France, Sylvie, Françoise), entrecoupé d'un gimmick gainsbourien et qu'elle ponctuera d'un "Vous les copines" qu'on prend d'abord pour un vilain clin d'œil aux premiers rangs… Là encore, l'équipe qui a conçu ce spectacle aurait dû demander à la chanteuse de tourner sa langue 13 fois sans sa bouche : alors qu'on se félicite d'une idée aussi généreuse de sa part, elle glisse un peu plus loin une pique contre les artistes partis vivre en Californie… 
Au bout de quelques titres, force est tout de même d'admettre l'évidence : les musiciens sont vraiment excellents. Inventifs, en place, avec une bonne tête et un bon esprit, ils auront l'occasion de s'illustrer sur pas mal de registres (pour l'heure, une guitare solitaire sur Bang-bang, plus proche de la version de Nancy Sinatra que de sa version à elle, millésimée 1966).
Sheila ressort ensuite quelques scies des années 70 : Blancs, jaunes, rouges, noirs – attention, chanson à texte – avec une longue intro très réussie qui laisse perplexes tous ceux qui tentent de reconnaître les titres aux premières notes, puis Cœur blessé, Tu es le soleil, et Le couple.  
Le dernier titre de cette décennie 70 arrivera masqué : des percus en solo, une petite guitare qui débarque, les choristes et Sheila qui se mettent en place entre les deux, tout ce petit monde en ligne au bord de la scène… Le parti pris d'auto-dérision est confirmé, le bouchon poussé le plus loin possible : voici l'inénarrable Arche de Noé, monument kitsch, même à l'époque (malgré l'alibi "chanson pour enfant" pour une Sheila alors jeune maman d'un Ludovic, aujourd'hui dans la tourmente) et son refrain repris en chœur par la salle, "On le prend, dis maman" !
Voici l'entracte, l'occasion de retrouver des visages qu'on n'a plus vus depuis plusieurs lunes, et de  croiser JPP de Platine balançant un définitif "C'est la meilleure chanteuse française"…
Après une première partie de cette trempe, on se rassoit confiant. Las, on déchante bien vite !… Et on n'est pas tout seul : Sheila perd instantanément le contact avec la salle avec deux titres en anglais quasiment inconnus (tirés de l'album Little darling – on l'apprendra plus tard). Elle le récupérera peu après lorsqu'un piano de concert déboulera tout à trac côté cour (en même temps qu'un violoncelle et un accordéon – magnifique Magali Ripoll – côté jardin) et qu'elle réapparaîtra, sanglée dans une veste noire, pour fredonner des rengaines d'un autre âge (Un gamin de Paris, Padam Padam, Le petit bal perdu). 
On est à nouveau dans son fond de commerce (la chanson populaire) et curieusement, quelque chose cloche… Le cœur n'y est pas… Pour être franc, on n'est pas bien loin de La Chance aux chansons… Le problème de Sheila saute alors aux oreilles – et pourtant ce n'est pas un scoop : une absence totale d'émotion. On la regarde, on l'écoute, et pourtant on ne ressent pas grand chose. On se souvient que déjà tout môme, en la regardant prendre un air lugubre et baisser les yeux sous sa perruque sombre dans Adios Amor, par exemple, on avait hâte de la revoir danser et sourire !
Avant d'arriver à son tube Chic, l'international Spacer, il faudra laisser passer les fameux nouveaux titres. Sans grande qualité mélodique, ils parlent toujours un peu de la même chose. Debout sur le côté, des garçons qui travaillent avec Sheila dansent pourtant dessus, chantant ostensiblement les textes qu'ils connaissent déjà. 
L'une de ces nouvelles chansons sera prétexte à un petit sketch : le titre démarre (sans aucun musicien sur scène), Sheila l'interrompt, se tourne vers le public "Vous m'connaissez, chuis cash. Cette chanson, on peut pas la danser et la chanter en même temps : je vais la faire en play-back [énormes applaudissements]. Remarquez, chuis pas la seule. La différence c'est que moi, je l'dis" [énooooormes applaudissements]. Là encore, c'était une bonne idée… Dommage qu'avec son bas-goût, elle finisse par jouer les donneuses de leçons – surtout quand on songe au nombre de télés qu'elle a pu faire en play-back dans sa carrière…
Côté visuel, pour les titres disco, c'est bien sûr la combinaison à paillettes que Sheila, 67 printemps, porte encore avantageusement. Le coiffeur, lui, a mis le paquet : on pense autant à Jamiroquai qu'à Mylène Farmer ! Le lightshow tient la route, les danseurs bougent bien, même si les chorégraphies (nickel dans la première partie) n'évitent pas les clichés du genre et évoquent un peu trop certains plateaux de télé de TF1.  
Bien sûr, on se doit de saluer l'abattage de la chanteuse (2 heures et demie de spectacle), son énergie (d'aucuns ajouteraient "à son âge") même si elle est principalement autocentrée (ouverture du spectacle : "Hé ! Vous trouvez pas qu'on n'est pas mal pour notre âge ?", balancé sans le clin d'œil indispensable à ce genre de sortie). Le spectacle est plutôt bien pensé, et il y a des moyens, bien employés, mais au final on gardera l'image d'une chanteuse auto-satisfaite – la même qui piquait le micro des mains de Danièle Gilbert à l'écran dès que celle-ci ne parlait plus d'elle –, d'une sacrée performer qui, si elle en fait parfois un peu trop, veut sans doute rattraper les années perdues où un vilain producteur lui interdisait la scène…