• Véronique Sanson | 2015


Olympia, Paris
 
du 3 au 13 février 2015

Deux ans sans monter sur scène et voilà déjà refleurir le mot “retour” dans les annonces et chroniques des concerts 2015 de Véronique Sanson. Et Télérama de se demander si ce “retour” est bel et bien réussi… Elle a pourtant joué Salle Pleyel fin décembre 2012 – sans tambours, ni trompettes il est vrai… (enfin, façon de parler parce que, de ce côté-là, il y avait ce qu’il fallait sur scène !). 
Certes, une certaine mobilisation de ses forces, le rappel de ses petites lumières et grands éclats de voix, le choix des titres joués sur scène ont donné à quelques-uns l’illusion du retour de quelque chose qu’ils n’avaient plus vu depuis longtemps. Elle en a bien sûr profité pour corser le tout avec un défi supplémentaire (sinon, c’est pas drôle) : entrer sur scène a cappella avec Vancouver. Beau moment surtout (et bien sûr) parce qu’elle respecte les mesures, laissant exister de longs blancs entre les vers du premier couplet. Le trac, ennemi de toujours, n’avait qu’à bien se tenir : elle allait vite le neutraliser.
À propos de la setlist, elle s’est chargée sur scène de justifier la présence de titres ne faisant a priori pas partie de “ces trucs américains” d’un honnête “Après tout, on s’en fout”, trouvant in extremis un alibi pour Toi et moi (“composé dans une chambre d'hôtel à Los Angeles, ça compte quand même”) mais n’en cherchant surtout pas pour Je me suis tellement manquée qui n’en a nul besoin, salué chaque soir d’une légitime standing ovation. Elle a des idées dans la tête et elle fait ce qu’elle a envie… 
Ces concerts ont une fois encore été l’occasion de se rendre compte de la répartition du public dans une salle, qui dessinerait presque en creux une certaine lutte des classes : les gens assis au fond ont peut-être moins de moyens (ou ont réservé trop tard) et pourtant ce sont eux qui crient le plus fort et ont envie de se lever. 

Petits moments choisis : 
Courbevoie, 28 janvier, Amoureuse en répétition dans l’après-midi. Mehdi et Rycko s’approchent du piano. Elle les regarde : “C’est comme au bon vieux temps, j’ai l’impression que ça fait 100 ans…”. Un homme entre dans la salle, tignasse ébouriffée poivre et sel, lunettes fumées. Il se plante devant Véronique qui s’exclame “Je rêve !”. C’est Lionel Gaillardin, venu en voisin, qui nous serre ensuite la main en se présentant d’un humble “J’ai joué avec Véronique”. On t’avait reconnu, Lionel…

   © Laurent Calut
 
Du beau monde à l’Olympia, dans la salle et/ou en coulisses : Eddy Mitchell, Alain Souchon (et fils), Julien Clerc, Patrick Bruel, Alain Chamfort, Jeanne Cherhal, Nicoletta, Yves Duteil, Sandrine Bonnaire, Nolwenn Leroy et Arnaud Clément, Natacha Polony et Périco Légasse, Stanislas Merhar, Clotilde Courau, Luc Plamondon, François Bernheim et Alexandra Kazan, Ivan Levaï, Christophe Maé, Bernard Werber, Dominique Cantien, Dominique Besnehard, François Ozon, Romane Bohringer, Abel Jafri, Claude Bartolone, Paul Amar, Nicole Calfan, Tony Frank, Bernard Swell, Franka Berger, Élisa Tovati, Didier Varrod, François-Éric Gendron, Daniel Schick, Marc Kraftchik, Fifi Chayeb, Mireille Dumas, Catherine Lachens, Bruce Toussaint, Fabienne Sintes, Henri-Jean Servat, Gilles Bouleau, Sacha Reins, Peter Lorne, Annie Lemoine, Virginie Guillaume, Jean-François Copé, Yves Bigot Accompagnant Nolwenn Leroy, Armande Altaï s’avoue bluffée : elle s'attendait à voir un cœur déchiré derrière un piano et a vu Madame 100 000 volts !
   © Laurent Calut
 
★★★ Tomber sur Bernard de Bosson dans le hall est un pur bonheur : en pleine forme, l’homme vous prend dans ses bras et vous décolle du sol d’une virile accolade avant de régaler les gens autour de lui d’anecdotes qu’on ne se lassera jamais d’entendre, concluant lui-même “Ça fait un peu anciens combattants, non ?”. Le regarder ensuite danser debout pendant la moitié du concert vous réconcilie avec l’humanité. Respect éternel. 
© Christian Meilhan

Adorable formulation entendue de la bouche de Véronique, avant de nous rejoindre : “Je vous laisse, il faut que j’aille embrasser les auteurs de mon livre”. Le 3 février, Véronique entend quelqu’un criant toujours la même chose et finit par s’interroger de la scène : "Pourquoi Bonne fête ?". Gaulé Véronique Mortaigne du Monde filmant avec son portable ! Passé un bon moment un soir à discuter backstage avec Steve Madaio alias Mister Zorro. Il a le projet de raconter sa vie dans un livre, ou bien sur un site. Pas en temps que musicien qui a travaillé avec les plus grands, explique-t-il, mais pour partager son expérience en temps qu’être humain… 
© Christian Meilhan

Merci à tous ceux qui sont spontanément venus nous taper sur l’épaule pour nous dire un petit mot à propos du livre. Inégalable.13 février : dernier concert à l'Olympia avant le départ en tournée. On réalise en quittant la loge de Véronique vers 2 heures du matin que, finalement, pendant ces deux semaines boulevard des Capucines, elle a écrit un magnifique chapitre supplémentaire à notre livre. Et ce n’est pas fini… Pour tromper l’absence et entretenir le désir, on a un petit peu filmé…

• "Alcaline" spécial Véronique Sanson | 2014


Le Trianon, Paris 
15 décembre 2014

Un lundi après-midi vers 16 h 30. On échappe aux revendeurs de parfums à la sauvette du boulevard Rochechouart pour s’engouffrer dans le Trianon, oasis de musique où s'activent techniciens, roadies et assistants dans un sympathique décor de câbles et de caissons. Direction la loge de Véronique, dans les sous-sols. Une vague odeur de salpêtre flotte dans l’escalier recouvert de moquette verte et l’on passe devant la régie d’où s’échappent des voix anglo-saxonnes : Charlie Winston est sur le plateau, il répète Like a hobo. Les portes restant ouvertes, on aura l’occasion d’entendre plusieurs prises, toutes meilleures les unes que les autres. 

L’équipe de l’émission vient se présenter – tout comme elle viendra saluer après l’enregistrement. Drôlement sympa et ils ont tous l’air très fans de Véronique… Leur journée est plutôt bien remplie : trois émissions à mettre en boite (Ibrahim Maalouf et Oxmo Puccino, Charlie Winston donc et Véronique pour la bonne bouche). Alors qu’elle est en phase de coiffage/maquillage, on vient lui demander dans quel ordre elle veut interpréter ses trois titres. Sans hésiter, elle répond qu’elle veut terminer par On m’attend là-bas et commencer par Full Tilt Frog.

Une fois changée (gilet en cuir noir sur tee-shirt coloré, le tout sur un tee-shirt noir à manches longues), elle quitte la loge. L’escalier est étroit, on a l’impression d'une procession. Derrière Véronique : Kanou, l’attachée de presse, la maquilleuse et le jeune coiffeur. On ferme le ban. 
Deux étages au-dessus, dans une petite pièce bien chauffée par les projos, elle prend place sur une méridienne pour les essais lumière. On ne peut pas dire que ce soit très confortable, à moins peut-être d’y allonger les jambes – ce que bien sûr elle s’empresse de tester – avant qu’un assistant parte en quête d’un coussin qu’elle pourra se glisser dans le dos. 
On veut nous équiper de casque et, n’ayant jamais vu l'émission, je ne comprends pas tout de suite pourquoi. Il s’agit du côté En aparté d’Alcaline : Laurent Thessier, qui va interviewer Véronique, se trouve dans une autre pièce et elle répondra à ses questions, équipée d’une petite oreillette et d’un micro – le tout caché dans le col de son tee-shirt. 
 


Belle surprise, les premières questions révèlent une évidence : le livre Véronique Sanson, les années américaines est déjà parvenu jusqu’ici – du moins sa version photocopiée puisque les exemplaires imprimés n’arriveront chez l’éditeur que le 5 janvier. Confirmation au bout de quelques minutes dans la voix du journaliste qui prononce même le nom des auteurs (on sursaute intérieurement sous son casque). D’où des questions plutôt pointues et surtout des dates et des événements dans le bon ordre  : on n’est pas à C à vous ici…


Véronique est à l’aise. Une télé aujourd'hui, cela revient souvent pour un invité à tenter d’exister entre deux chroniqueurs, à n'avoir d’autre recours que d’entrer en compétition avec eux – ce qu’on appelle être un “bon client”. Ici, elle apprécie le fait de prendre son temps pour répondre, chercher la formulation la plus proche de ce qu’elle veut exprimer. Une question bien tournée et elle n’est pas loin de raconter l’histoire de cette Sad limousine, avant de se reprendre en arguant que tout est dans le texte. Parfois, elle hésite sur une date, lève les yeux pour s’assurer qu’elle a raison. Juste en face d’elle, derrière le cameraman, d’un hochement de tête ou d’un chiffre fait avec les doigts de la main, on lui confirme que finalement, elle n’est pas si nulle que ça en date (elle annoncera même spontanément l’année 1982 pour le tournage de Room Service, alors que ce n'était pas facile). [Le sujet sur le cinéma ne sera pas retenu au montage.]
Cette façon de sourire, le bras sur l’accoudoir de la méridienne, la tête un peu penchée… À certains moments, on jurerait voir bouger devant soi la photo en couverture du 45 tours How many lies… 

Il y a des questions pour elle sur le moniteur. Un des auteurs du livre, celui qui vit maintenant au Mexique, filmé au bord du Pacifique au petit matin. Véronique n’en revient pas, pointe l’écran du doigt : “C'est Yann !”. Son sourire s'élargit lorsqu’il lui dit qu’il joue de vieux blues dans des boites, qu’elle “adorerait ça”. Viendrait-elle le voir sur sa plage abandonnée ? En chemin vers la Californie de son fils et ses petites-filles, pourquoi pas… [non conservé au montage]
La seconde intervention l’émeut sincèrement (Nathalie Dessay demandant des conseils pour sa fille). Ce n’est pas tant la question posée que le fait que cette cantatrice que Véronique admire s’adresse à elle. 

À la fin de l'interview, le photographe à la taille impressionnante (Abdelwaheb Didi) qui évolue sur le plateau a droit à une minutepas plus ! – pour immortaliser la chanteuse sur la méridienne. En même temps que la jeune fille qui filme, photographie et poste en direct sur les comptes Twitter et Facebook de l'émission, on profite lâchement de l’instant pour en faire autant. Pas notre meilleure idée : le photographe nous demande légitimement de nous arrêter…


Sortie de plateau : Véronique se fraye un passage parmi les paravents pour revenir vers nous et se diriger vers cette pièce remplie d’instruments de musique. Elle y accède par une tenture de tissu noir. La régie n’est pas loin, Laurent Thessier non plus, et on le regarde en direct lui poser quelques questions, avant de lui offrir l’imposant cadeau avec lequel elle ressortira en écartant le même rideau noir. 

L’après-midi ressemble à un jeu de piste : c’est maintenant à l’étage au-dessous que l’attend la suite des événements, le live, dans la salle de spectacle du Trianon qui offre un spectacle plutôt inhabituel : un podium rond est installé là où s’assoient d’ordinaire les spectateurs, la scène étant occupée par la régie et le “promptologue” (Véro dixit). Mehdi, Rycko, Dodo, Basilou, Lolo et Franck sont en place. Ils ont déjà répété. Un peu plus tôt dans l’après-midi, on a même cru entendre s’échapper de l’endroit un petit Shaft des familles avec Rycko dans le rôle d’Isaac Hayes…


Le clap-man s’affaire sur le plateau. Pour chaque titre, une balance, un réglage lumières et 2-3 prises, entrecoupé des ballets de retouches maquillage-coiffage. Un traveling dessine un arc de cercle devant le podium, inlassablement poussé et tiré par un technicien. On a hâte de voir le rendu sur écran, les musiciens comme satellisés autour de l’astre au piano…


Silence plateau, ça tourne. Pour le premier titre, Full Tilt Frog, la 2e prise sera franchement magique : Véronique chante comme s’il y avait 2 000 personnes dans la salle !  
Puis, lors d’un réglage qui dure un peu plus longtemps que prévu, lui revient sans doute à l’esprit la deuxième partie de la question de Yann (ferait-elle une reprise de Randy Newman sur scène ?) puisqu’on la surprend à jouer en douce un extrait de God’s Song (That's Why I Love Mankind) !  


Le temps que les techniciens descendent le piano de la scène improvisée, Véronique s’offre une pause cigarette sur le côté. Courte, la pause : il est question d’enchaîner avec Bernard’s Song. Les arrangements ne sont pas les mêmes que lors de la dernière tournée, un esprit “année américaine” semble déjà se dégager et, en l'absence des cuivres, Véronique et les choristes chanteront leur partition. 
Puis vient On m’attend là-bas. Mon voisin moustachu lâche “Quand Basile joue la bouche ouverte, c’est que c’est du bon !” et il n’a pas tort : il est tout bonnement en train de dynamiter le morceau. 


Il se fait tard, l’émission est en boîte et un certain sentiment de travail bougrement bien fait domine. Le mot de la fin à un des Alcaliniens, dans la loge : « Vous revenez quand vous voulez, vous avez votre rond de serviette ici ». Véronique répondra d'un sourire, l’expression lui plaît bien.
 
L’émission est sur YouTube ici.

• Judith Owen & Friends | 2014

Le Zèbre, Paris 
18 novembre 2014

Une semaine auparavant, je ne connaissais même pas son nom… et voilà que se présente une invitation venue de quelqu’un qui pense que si je m’intéresse aux “années américaines” de Véronique Sanson, un concert dans l'esprit de la scène des troubadours de Laurel Canyon, Californie, a tout pour me séduire…
Un lien conduisait vers l'écoute de Ebb and Flow, nouvel album de Judith Owen et là, l'hésitation n'était même plus envisageable. Un coup d'œil aux noms des fameux et légendaires friends de la dame, et on piaffait déjà : Waddy Wachtel à la guitare, Russel Kunkel à la batterie… et un certain Leland Sklar à la basse. Autant dire les musiciens qu'on retrouve aux crédits des albums seventies de Joni Mitchell, Linda Rondstadt, CSY, James Taylor ou Carole King… et bien sûr du Maudit de Véronique pour les deux derniers.


Pour ce beau monde, le Zèbre de Belleville est un écrin parfait. Cosy, chaleureux, avec le son d'un studio – son d'autant plus parfait ce soir qu'on chuchote que Judith Owen ne se déplace jamais sans son ingé perso… 
La salle est pleine, les rangs serrés, pas de place pour les genoux… Quelques journalistes, certains qu’on reconnaît, et la belle auteur-compositeur d’Une maison après la mienne juste à côté…
L'organisateur monte sur scène, rappelle notre privilège d'assister à ce concert privé et surtout nous enjoint de manifester notre bonheur d'être là aussi fort que possible pendant au moins 1 minute 30. Qu'à cela ne tienne ! 
Les musiciens s’installent donc sous les vivats spontanés, la scène est si petite que Lee Sklar restera caché derrière le piano noir pendant tout le concert. On cherche à voir si sa barbe dépasse entre les pieds de l'instrument, en vain… 


Le show démarre avec la chanson qui ouvre l'album, Train Out Of Hollywood, et  le ton est tout de suite donné car la chanteuse connait son affaire : Judith Owen est une authentique entertainer, une qui assure le show entre et pendant les chansons. Et, on ne peut pas le cacher plus longtemps, qui ose tout, en fait des caisses, des quintaux ! Rien ne l'arrête ! Des œillades plus qu'appuyées, d'innombrables envolées de crinières, des sourires forcés comme autant de grimaces… Cabotine majuscule, elle séduirait un tabouret ! Mais comment dire… On adore ça ! Elle le fait avec une telle décontraction, un air de ne pas être dupe une seule nanoseconde et elle y prend un tel plaisir qu'on la suit, qu'on marche à fond ! Elle nous rend complice de son jeu de séduction davantage que victime. Et puis il y a cette voix, recouverte d'un joli voile. Une voix d'hiver, sans trop d'ampleur ni d'aigus, qui fait mouche grâce à une technique imparable et sert parfaitement ses compositions comme ses covers (In the summertime de Mungo Jerry – qui n'a pas dû être repris si souvent Hey Mister, That's Me Up On The Jukebox de James Taylor, et Blackbird des Beatles en rappel).
Elle se présente elle-même comme dépressive, originaire du Pays de Galle, et parlant mal le français. "On m'a dit que les Parisiens ne crieraient pas…" Le genre de provocation qui fait toujours réagir, donne envie de prouver le contraire. Elle précise qu'elle est souvent venue à Paris (sa sœur était professeur à la Sorbonne), ne manque jamais une occasion de citer les illustres patronymes des musiciens qui l'accompagnent (et appelle Lee Sklar Barbapapa !), de souligner la chance qui est la sienne. Bien sûr ses longs cheveux roux, sa silhouette au piano rappellent un autre talent, une autre grande spécialiste du cabotinage – peut-être avec un peu moins de recul sur elle-même ? On les imagine sur la même scène… 

À la fin, innocente pour de faux, elle demande si ça nous ennuie qu'elle fasse une chanson seule au piano… Tu parles !…


Dans la salle après le concert, Judith Owen dédicace son CD. On ose lui dire qu’on n’en achète plus guère… Elle apprécie l’honnêteté, mais a des arguments. L’objet est plutôt beau et elle sait tellement bien le vendre qu'on ne tarde finalement pas à sortir le portefeuille… Merci encore à elle pour la dernière ligne ajoutée au moment où je repartais.

Cerise sur le gâteau, devant le Zèbre, on tombe sur un autre « drôle de » : Lee Sklar, en personne. Violaine fait les présentations, parle du livre à paraître et Lee regrette de n’avoir pu y participer, annonce qu’il le fera pour la réédition, puis demande encore la date de parution. À l’écouter jouer ou bien à le regarder là sur le boulevard, il faut bien se rendre à l’évidence : ce qu’il dégage est d’un autre ordre que ce que nous connaissons des humains…

Judith Owen reviendra à Paris en février prochain pour un vrai concert avec un vrai public cette fois, à l'occasion de la sortie française d’« Ebb and Flow ». On sera là !



> Il y quelques vidéos live sur sa chaine YouTube

 

• Kate Bush | 2014

Eventim Apollo, Londres 
3 septembre 2014

En février, une amie anglaise bien informée avait prévenu – sous le sceau du plus grand secret – que des dates de concerts de Kate Bush seraient bientôt annoncées sur Londres. On restait dubitatif… jusqu’à l’annonce officielle un mois plus tard, breaking news de l’année, que dis-je de la décennie ! 

Rare single japonais, dédicacé à Paris en 1985.

On le sait, Kate Bush n’a fait qu’une seule tournée mondiale, en 1979. L’énergie et le temps ainsi dépensés l’ont découragée de renouveler l’expérience. L’arrivée de nouvelles technologies a ensuite fait le reste, l’éloignant de la scène une bonne fois pour toute en l’amenant à installer chez elle un home studio.
Perfectionniste, patiente, elle a produit des albums de plus en plus rares et de moins en moins accessibles au public qui acheta ses premiers singles. 

 

On passera sur l’ouverture de la billetterie en ligne – grand moment de stress devant l’Éternel – pour se pencher sur cette drôle de promotion, axée sur des titres sensationnalistes (The Garbo of Pop is back! 35 ans après, Kate Bush remonte sur scène !) avec, tournant en boucle à la télé anglaise, les images de cette jeune fille de 19 ans faisant la roue en robe blanche sur les célébrissimes aigus de Wuthering Heights… 

Aurait-il été possible de baser la promo sur des photos plus récentes ? Sur ses dernières vidéos ? Ce n’est pas qu’il y ait un réel malentendu, mais simplement que la Kate Bush des années 2010 n’est plus tout à fait celle des années 1980 – même si le concert de cette année aura été l’occasion de vérifier la pérennité de ses « obsessions » : le thème aquatique, le thème aérien (avec la plume pour emblème) et même le tir à l’arc, que l’on retrouve à la fin d’un tableau.
Également palpable, la promiscuité incestueuse de certaines chansons (quelques lignes de Cloudbusting entendues dans The Ninth Wave, l’intro de Top of the city qui rappelle celle du lancinant Wild Man, les cloches de Sensual World à la fin de Prelude…). Le genre de détails qui signent l’univers d’un authentique artiste, n’est-il pas ?


Beau temps sur Londres ce soir-là…

Eventim Apollo, 3 septembre 2014. Lorsqu’elle apparaît devant une salle debout chauffée à blanc, on réalise d’emblée l’injustice qu’a représentée son absence : une chanson est faite pour être interprétée sur scène, devant un public. En la voyant caresser la tête de son mari et de son fils (à la ville comme à la scène) dans Watching you without me ou se débattre dans l’eau sur l’écran vidéo de Ninth Wave, on note intérieurement combien ces images ont manqué à la compréhension de son œuvre.
La scène juste avant le concert.

Le spectacle commence comme un concert de rock conventionnel avec la chanteuse, pieds nus comme en 1979, bougeant tranquillement devant un groupe bien rôdé et des choristes, dont celui à l’extrême gauche de la scène n’est autre que son fils, Bertie. Sa voix a gagné en puissance et en profondeur – ce que Tracey Thorn d’Everything But The Girl a décrit comme une prouesse pour quelqu’un qui n’a pas chanté sur scène depuis aussi longtemps. Hounds of love et Running up that hill déclenchent une légitime hystérie, et c’est – on le savait grâce aux premières critiques – après King of the mountain (magnifique version live, une redécouverte !) que le concert devait basculer dans le théâtre, la comédie et l’art vidéo. C’est hélas à ce moment-là que s’est produit, ce soir-là, un incident technique qui nous a valu 20 minutes d’entracte et a sans doute donné des sueurs froides en coulisses. Envolé le bel effet de transition… Le public, très cool, en a profité pour retourner faire main basse sur un merchandising hors de prix et revenir s’asseoir, un litre de bière dans chaque main. Ma voisine est venue spécialement de New York avec deux amies ; à sa gauche, ce sont des Néerlandais et elle a croisé des amis venus du Japon.
 

The Ninth Wave sur scène est la réalisation d’un rêve vieux de presque 30 ans, pour Kate Bush comme pour tous les vétérans dans la salle. On ne dévoilera pas ici pour ceux qui n’ont pas encore vu le show (n’est-ce pas Richard ?) l’incroyable mise en scène de chacun des titres de la conceptuelle face B de Hounds of love. Tous les artifices ont été déployés pour nous faire croire que la scène n’est qu’une immense étendue d’eau, l’utilisation du laser est impressionnante, et le souci du détail se retrouve jusque dans le nombre de rouleaux de soie qui s’entrecroisent avant de disparaître (9, bien sûr). Un carré dans le plancher s’ouvre et fait apparaître ou disparaître la chanteuse, mais il n’y a nul réservoir d’eau sous la scène, comme dans ce spectacle de la compagnie DV8 d’il y a une vingtaine d’années qui nous revient subitement en mémoire. Après une belle débauche d’effets spéciaux (y avait-il vraiment un hélicoptère au-dessus de nos têtes ou pas ?), les musiciens rejoignent simplement la scène, chaleureux, souriants, sur l’intro de The morning fog. Le voyage de la jeune femme prise dans les eaux glacées est terminé et c’est une incroyable standing ovation qui clôt ce premier acte.
La setlist d’après le NME du 6 septembre
(4 pages sur le show)


L’entracte est le bienvenu, qui va nous permettre de mettre à jour nos données internes désormais obsolètes sur le chapitre de la musique anglaise qu’est cette Neuvième Vague, et surtout de reprendre nos esprits. D’autant que Kate Bush, qui n’en fait qu’à sa tête (et elle a bien raison) a prévu, à notre retour, une autre « face B » dans son intégralité (A Sky of Honey, le 2e CD d’Aerial) ! Le résultat est un peu copieux mais pas indigeste (sauf peut-être les guitares saturées à la fin du morceau intitulé Aerial) – les mélodies y étant en apparence moins riches que dans ses compositions précédentes. Les tableaux sont tous plus beaux les uns que les autres, les enchaînements différents de ceux du disque (tout comme pour The Ninth Wave dans la première partie), et pourtant, on ressent une certaine impatience dans le public qu’on analyse comme une volonté de participer davantage. Il lui faudra attendre Cloudbusting (« Our last song for tonight ») pour pouvoir enfin manifester bruyamment un amour retenu pendant toutes les années où Kate Bush ne se produisait pas sur scène. 


Après le show parisien de mai 1979, on gardait en mémoire l’image d’une jeune fille excentrique et très imaginative. Aujourd’hui, on aurait envie de citer cette légende aperçue sous une photo dans la presse flamande (De Standaard) qui la décrit comme « a mother, a goddess, a living mythical figure ». Avec ses belles rondeurs, cet éclatant bonheur d’être sur scène contenu dans son sourire, Kate Bush est magnifiquement généreuse d’elle-même – et c’est cette énergie-là qu’on était venu chercher.
Il faut dire un mot de Bertie, le fils de Kate, 16 ans (en paraissant bien davantage) et saluer son incroyable assurance sur scène en tant que choriste et surtout en tant qu’acteur – sa performance vocale (il chante seul l’inédit Tawny Moon) étant un peu limitée par le timbre actuel de sa voix. Il faut enfin mentionner l’impressionnant groupe de musiciens qui groove magnifiquement, inventif et ultra-professionnel.
En réécoutant le pirate aimablement envoyé par un proche et en revoyant mentalement défiler l’affolante scénographie de certains morceaux, on se régale à l’avance du dvd à sortir – sans doute au moment des fêtes…




Kate, you know what? I love you better now…


Ma chronique du concert de 1979, dans le fanzine Harmonies.

• Chris Stills + Angela McCluskey feat. Véronique Sanson | 2013

Silencio, Paris 
27 octobre 2013


Dehors le vent est fantastique. En météo, on parle d'un avis de tempête. L'idée d'aller s'abriter dans les profondeurs de Paris paraît d'autant plus séduisante, surtout pour y écouter de la bonne musique...
 
Le Silencio, rue Montmartre, un dédale de caves transformé en club sélect par un cinéaste avec un univers (David Lynch). L'entrée ne paye pas de mine, on s'engouffre. Sur nos talons, deux grands et beaux yeux sous un casque de moto, avec un air de famille : l'ainée, toujours attirée par la douceur du danger physique. L'escalier est vaste et sombre et on le descend en songeant à ce qu'a pu être ce lieu au siècle dernier (une imprimerie d'où est sortie la première édition du "J'accuse" de Zola et où Jean Jaurès installa L'Humanité, dixit le site du Silencio).
Un vestiaire chic, des loups en carton vert avec des moustaches de chat à discrétion, une voûte couverte de feuilles d'or... Oubliés, les grands boulevards !
L'endroit est privé (la carte de membre à l'année coûte 840 euros !). Il y a du beau linge, quelques têtes connues, de la famille, des amis d'Ibiza, Daniel Schick, Raphaël Mezrahi... Celui qui n'a pas donné son nom à Véronique est assis dans un coin, il dit qu'il n'est encore jamais venu ici. On visite, avec l'impression étrange d'être sur un plateau de cinéma. On cherche les caméras...

Petit à petit, chacun se presse vers la minuscule salle de concert, ça bouchonne. La chaleur est étouffante et les places sont chères. Tant pis, on restera debout. La silhouette d'Angela McCluskey se découpe devant les lumières du fond de scène. Sa chevelure est curieusement mise en forme mais on n'en verra pas plus : son visage ne sera jamais éclairé de face. La voix, rugueuse et chaude, caresse l'oreille agréablement. On l'écoute avec une attention telle qu'on ne reconnaît pas tout de suite le guitariste à sa droite, Christopher en personne, qui assure aussi les chœurs, parfois juste chuchotés. C'est beau, c'est sensuel. Et drôle lorsqu'elle prend la parole (une vraie gouaille avec le juron facile) et qu'elle invite par exemple ses copines à venir du fond de la salle en leur disant que la chanson suivante est pour elles – avant de se raviser "Ah non, celle-là c'est sur l'amour lesbien" !
6-7 titres sans rappel et le rideau champagne rosé se referme. Les premiers rangs se vident, on va pouvoir s'approcher. Deux places se libèrent au pied de la scène, on se rue. Un peu d'agitation sur la droite, c'est l'arrivée de Véronique. Le copain de Pierre lui cède sa place. Les consignes "Photo and video not allowed" un peu partout sur les murs sont respectées. Elles le seront moins lorsqu'elle rejoindra la scène mais nous n'en sommes pas là.
Pour le quart d'heure (comme disait Colette Sanson), le rideau s'ouvre sur un batteur, un bassiste, Pierre Jaconelli à la guitare, deux très jeunes choristes (davantage là pour la déco qu'autre chose, soyons honnêtes les filles !) et Chris Stills, veste noire, chemise noire et pantalon noir. Il attaque doucement avec Hellfire Baby Jane, guitare d'intro qui rappelle un autre Chris (Isaak). Disons-le tout de suite parce que ça nous brûle le clavier : la performance de Christopher ce soir sera mo-nu-men-ta-le. Christopher n'a jamais été le "fils de" que pour la presse, un handicap sans doute plus qu'un passe-droit. Il n'est plus non plus Titou (il aura 40 ans en avril prochain), sauf dans les yeux de sa maman et, curieusement, il n'a jamais l'air de considérer comme une injustice le fait de jouer comme ce soir dans un petit club (même s'il est prestigieux) alors qu'il est de taille à remplir des Olympia, des Zénith... Au Silencio, charismatique en diable, il déploiera une énergie monstrueuse, et pourtant il annonce au micro que ça ne va pas fort : il a d'abord raté son avion au départ de LA, il a la crève... Mais de tout cela, on ne verra rien : agilité vocale, maîtrise rythmique et mélodique, Christopher puise ses forces aux mêmes sources que ses parents (zut, j'y fais référence aussi !). Il sera un jour, à son tour, une influence pour des musiciens à venir.

 Quelques commentaires sous une vidéo sur YouTube

Calling the underground ("The Underground", c'est la Résistance) est bien plus pêchu que sur l'ep "Let it rain". De façon générale, ce sera le cas pour tous les titres, qu'il interprétera pratiquement dans l'ordre. On remarque au passage que "When my father and mother are gone / And there's nobody left to remind me / Of that crazy old tempest where I come from" (au singulier dans une version de travail) est devenu plus fédérateur : "When our fathers and mothers are gone / And there's nobody left to remind us / Of that great big old bang where we all come from".

"I heard a sad news tonight... Lou Reed... I'd like to dedicate this next song to him. I wrote it for my daughters... When I divorced... I had to leave the house. Just wanted to tell them 'I'll see ya when I'll see ya’" sont les mots de Christopher pour introduire le magnifique Leaving you behind – morceau dans lequel sa voix fait toutes sortes d'acrobaties.

Il rejoint le piano droit, installé à gauche (il est contrariant) de la petite scène pour un Say my last goodbye qui balance bien et ne déparerait pas dans un récital d'Elton John. Là encore, il donne tout, termine en sueur. Il tombe la veste et enchaîne. 
"In the meantime / the hell am I supposed to do? / In the meantime / I'm still in love with you". Ce titre, qu'on l'a vu chanter plusieurs fois sur scène en première partie de Véronique, est lui aussi plus fougueux ce soir que la belle et ténébreuse langueur de la version studio.

Il annonce maintenant une surprise et appelle "Mom" à le rejoindre sur scène, pensant qu'elle va venir des coulisses... Mais Véronique est dans la salle, le scène est haute et elle y sera hissée par Christian. Belle comme tout, tee-shirt rayé sur jeans, foulard gris à étoiles blanches, elle va vers le piano, met ses lunettes et se retourne vers la salle en lançant un "Aaaaahhh" bien sonore. Image rare de Véronique à un piano droit qu'on immortalise mentalement à défaut de pouvoir la prendre en photo. Christopher parle anglais au micro, Véronique le reprend "Parle en français !". Pour rire, il vérifie dans la salle le nombre de langues parlées, en appelant les noms de pays. Des mains se lèvent pour la France et l'Angleterre bien sûr, et même pour l'Equateur. Mais, sorry Chris, aucun Américain dans la salle... 

 © Claire Sergent (merci à elle)

Le batteur et les deux choristes sont restés, c'est peu dire qu'on se régale à l'avance de la version de Full tilt frog qui nous attend. Ces gens de la nuit-là ne savent pas tous de quoi Véronique est capable et on en verra certains lever les sourcils devant cette authentique blueswoman qui dépote sa race ! (Bon y a bien eu un morceau de couplet en yaourt, mais c'était pour voir si ceux qui connaissent la chanson suivaient bien.)

  © Christian Meilhan

Elle ressort par les coulisses sous les applaudissements et Christopher enchaîne avec le sombre et magnifique Don't be afraid au piano, avant de faire le coup du faux rappel (après tout, pourquoi sortir de scène pour y revenir si vite ?) : pour gagner du temps, il recule de deux pas et on l'ovationne comme s'il était parti 10 minutes. Il empoigne sa célèbre guitare verte, et annonce un titre de son premier album, 100 year thing (qu’il avait déjà remanié l'année dernière, vidéo ici). Version particulièrement fougueuse d'un vrai guitar hero. Puis, cette fois-ci, il sort pour de bon.

Chris and Angie, © Kevin Abosch

Dernier rappel. On aperçoit du monde dans la minuscule loge au loin. Angela McCluskey en sort, suivie de Chris, et de Véronique qui va directement au piano. Debout devant son pupitre, Angela dispose des feuillets : les textes d'une chanson qu'un ami lui a fait écouter il y a longtemps et dont elle connaît maintenant l'auteure... "Strands of light upon a bedroom floor / Change the light through an open door / I’m awake but this is not my home"... Véronique la rattrape au piano, Christopher ponctue à la guitare, joue un accord là où Véronique aurait rejeté ses cheveux en arrière. Ça fait plaisir d'entendre Amoureuse en anglais et de pouvoir la chanter avec eux (pensent en chœur les deux véronicologues). Toute la salle est debout. Les feuillets n'arrêtent pas de tomber (la faute à la clim'), on n'est pas loin du running gag ! Peu importe, elle connaît les textes par cœur, tend juste le micro vers la salle pour les fins de couplets. Applaudissements... et voici que Véronique, assise sur un coin de tabouret façon Tori Amos, enchaîne un couplet et un refrain en français, le tout avec une énergie nouvelle, comme pour faire écho à ce qu'elle vient de voir sur scène. Plus tard, elle avouera qu'elle s'est surprise elle-même à le faire ("La version d'Angela était tellement différente, j'ai voulu faire entendre la mienne !"). C'est Angela qui conclura : "They're f***ing talented!".

 © Christian Meilhan

Pas encore trouvé trace de vidéos du concert sur internet – car certains ont bien échappé à la vigilance de Kanou ;-)
On peut se consoler avec ce concert unplugged "One on One" (NY, 14 octobre 2013) et cette vidéo (NY, août 2012) dans laquelle on aperçoit Angela McCluskey.