• Véronique Sanson | 2018

Véronique Sanson,
Arènes de l’Agora, Évry
10 avril 2018    

Ce n’est pas un trajet en Transilien un lendemain de grève SNCF – donc sur une ligne encore fortement perturbée – qui va nous arrêter : plus de 3 mois qu’on n’a rien vu en vrai – et ce ne sont pas les photos et vidéos visionnées depuis qui nous auront rassasié. À 19 heures donc, un peu à l’étroit, on écoute le conducteur de la rame expliquer au micro de façon très convaincante les raisons de son action, le désir de se faire entendre plus fort que la conscience de pénaliser les voyageurs, la perte sèche pour lui de 80 € par jour de grève… Au bout du voyage, à Évry Courcouronnes, nous attend ce que Pascal appelait le divertissement, “ce qui nous détourne d’une réalité déplaisante” – en l’occurrence une escale en Île-de-France de la tournée 2017-2018-2019 (?) de Véronique Sanson. Doit-on avoir honte ? Pas trop non dans la mesure où, une fois de plus, on se rend compte, dès que le show commence, de son niveau d’exigence et de son ancrage dans la réalité. Véronique vit au présent et, même si la marrade est au coin de toutes ses interventions, elle a articulé ce show autour des problèmes du monde dans lequel on vit : la cruauté infligée au monde animal et aux humains au nom de l’argent ou d’un dieu (Vols d’horizons), le luxe ostentatoire d’une religion basée à l’origine sur la pauvreté (Dignes, dingues, donc…), la banalisation des mauvaisetés (Radio vipère), le droit à la séduction sans arrière-pensée (Marie)…  Le tout sans grand discours, avec ses mots à elles, servi en entrée, quand l’attention du public est intacte, entre curiosité et (re)découverte. Le plat de résistance n’en sera que meilleur : énergie et émotion pour parler d’amour, le terreau universel de ses chansons. 

Tous les jours à coups de piques
La peur montre son poing
Ils se pardonnent à coup de fric
Avec une arme dans la main
Vivre dans leurs villes
Si vous êtes tranquilles
Pas moi
Qui peut dire qu’on savait pas ?
(Vos d’horizons, 2010)
 

C’est comme s’ils savaient tout par cœur
Nos vies, nos peurs, nos cœurs, nos mœurs
C’est tout dire
Les passages au pilori
C’est tout leur passe-temps favori
Les matraquages au bistouri
Oh non, non, non
(Radio vipère, 1989 – avant les réseaux sociaux !)

La promo est passée par là et à peu près tout le monde sait qu'il n’est pas venu écouter un énième best of d’artiste (ce qu’elle n’a d’ailleurs jamais proposé en spectacle) et tout se passe vraiment bien. Même cette chanson de plus de 7 minutes (!), tableau impressionniste, petites vignettes de l’enfance (Ainsi s‘en va la vie) passe comme dans un rêve ! 
La scène est ce lieu magique, unique, réparateur, fédérateur, consolateur. Pour ceux qui sont sous la lumière comme pour ceux qui les regardent. Tout est beau, tout est limpide. Communion des esprits et des cœurs. Une religion silencieuse qui n’impose rien, qui nous relie tout simplement. Enfin jusqu’à un certain point quand même : les voisines de derrière sont bavardes et ont des voix qui portent, on se sent obligé de leur faire les gros yeux…

On note ce soir une infinité de subtils petits changements. Le show est bien sûr mégarodé (si l’on ne se trompe pas, c’est la 62e date depuis juin 2017) et pour autant il ne tourne pas en roue libre. En perpétuelle mutation, caravane brinquebalante et étincelante, enrichie soir après soir d’une ponctuation de cuivres ici, d’un trait de cordes là, voilà le spectacle d’une équipe inventive qui ne supporterait pas la routine. Véronique affiche une forme éclatante, sourire en bandoulière, trac bien planqué. Elle chante pour tout le monde, attentive à regarder le fond de la salle, le côté gauche, le côté droit. Ça m’avait frappé lors du concert de Tout le monde contre le cancer le mois dernier : quittant son piano après le premier titre, elle avait immédiatement regardé en direction des balcons de la salle. Le mot “générosité” est celui qui revient le plus souvent dans les messages qu’elle reçoit. Pas tout à fait un hasard.


© Florence Dubray (fidèle parmi les fidèles !)

Ces moments-là groove grave ce soir. Pas de temps mort. Ça filme ici ou là dans la salle. Le vigile de la partie gauche de la salle, aux imposants biceps, ne moufte pas - sauf s’il voit un flash. On se laisse cueillir par Je me suis tellement manquée, peut-être grâce aux vibrations de la personne juste à côté, qui découvre la chanson. Chaque mot se détache librement, vient percuter l’oreille attentive. L’acoustique est particulièrement bonne, ce qui relève de l’exploit : la salle a une forme de dôme. Lorsqu’on se rapprochera de la scène, on aura une sorte d’écho venant du fond de la salle – en particulier sur les titres piano solo. Pas désagréable du tout.

Elle annonce qu’à ce stade du show, elle doit avoir une vraie tête de dingue… sauf que, curieusement, pas du tout. Pitre, elle fait pourtant courir sa brosse sur le piano, avant de se recoiffer en précisant qu’elle nous épargne le rouge à lèvre.

Avec Bertrand Luzignant © LC

La présentation des musiciens peut durer extrêmement longtemps, un peu comme ces soirs au théâtre où Poiret et Serrault ajoutaient 1/2 heure d’impro à leur Cage aux folles. Lors du tout premier concert, à Blainville-Crevon, Véronique, briefée, n’avait prononcé que les prénoms, de loin. Mais ce soir, on retrouve le flow, les petits solos et les câlins. Nouveauté : c’est elle qui actionne le confetti gun de Steve Madaio et qui, bien sûr, le retourne vers sa propre tempe…

Pendant les 4 titres piano-voix (+ cordes), on ne peut s’empêcher de rêver devant son immense liberté artistique. Les 4 musiciens au-dessus d’elle sont prisonniers volontaires de leurs partitions, quand sa partition intérieure à elle n’a pas de portée. Juste une ligne mélodique. L’instrument qu’est sa voix trouve chaque soir de nouvelles harmonies. Ce soir il y en a certaines que je n’ai jamais entendues – principalement sur Toute une vie sans te voir
Visiteur et voyageur (qu’elle appelle Le petit voyageur) est le joyau de cette fin de concert, éclatant pied de nez aux radios vipère. Pas besoin de sous-titres. Elle est devant nous avec des étoiles plein les yeux, et c’est loin d’être honteux. 
Avant d’attaquer Bahia, elle glisse un tout petit tacle : “Vous allez rentrer chez vous, avec moi dans vos téléphones.” Pas elle. Elle emportera nos voix dans son cœur : “Je vous jure que c'est vrai : quand je réentends vos voix, je dors mieux !”

À vendredi soir, à la Seine Musicale !

> Vidéo Bernard’s Song
> Vidéo intro Bahia

1 commentaire:

  1. Magnifique plume,comme toujours et beaucoup d ' émotion. C ' est toujours un délice de te lire Laurent. Alors merci et à demain à la Seine musicale !

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