• Véronique Sanson | 2018


“Jour de Fête” à Véronique Sanson,
Francofolies de La Rochelle
11 juillet 2018
   
Mémorable Jour de Fête, ces Francos 2018 auront écrit une très belle page dans le grand livre des souvenirs de concerts sansonniens ! 

Dès les balances, on note l’attitude déterminée de Véronique. Sa voix est forte, elle ne se ménage pas. À tout seigneur tout honneur, les deux titres avec Stephen Stills sont répétés en premier, mais l’Olympia d’octobre 1974 et le Palais des Sports 1978 sont bien loin : si l’on descendait dans les rues de la vieille ville pour demander aux passants de chanter ne serait-ce qu’un titre de CSNY, on rentrerait très certainement bredouilles. Dans la France d’aujourd’hui, Stills est hélas plus connu comme “l’ex-mari violent” de notre héroïne que comme l’authentique musicien qu’il est. On le regarde jouer au côté de leur fils, au milieu d’une dizaine de personnes au pied de la scène, en plein cagnard, gênant les techniciens en train d’installer les barrières. Une évidence : Stills est peut-être sourd mais il n’est pas manchot ! 

© Christian Meilhan

Ça filme, ça photographie. Derrière la scène, la tour fait penser à un monstre de cinéma. Sur le plateau, Gérard Pont, directeur du festival et grand fan de Stills devant l’Eternel, filme avec son smartphone. Christian, lui, est sur cette partie de la scène qui avance vers le public et que Véronique empruntera plus tard, entraînée par Christophe Mali (Tryo). 





Un jeune barbu avec une casquette embrasse Véronique. Sur le coup, on n’a pas reconnu Vianney. Cette version de Drôle de vie en duo déborde décidément de bonne énergie contagieuse. Très convaincante, elle devrait logiquement supplanter celle de Tout ce qui brille dans la mémoire collective, non ?

© LC

Tryo et Jeanne Cherhal répètent également. On a peut-être raté Souchon et Bruel ?
Séances photos, interviews : Véronique regagne vite son hôtel, l’après-midi est chargée en promo. Titou passe en courant “I must run run run, interviews, radios… Radio vipère ! ;-)” Son père s’engouffre dans une voiture, invité à déjeuner.
© Sarah Andersen

Surprise en sortant alors qu’il est environ 14 h : la queue a déjà commencé, prélude à la course aux bonnes places, filmée comme tous les ans, et dans laquelle on reconnaîtra quelques joyeux téméraires. 

Quelques heures plus tard, de retour sur les lieux alors que Raphaël vient de commencer son set, on rejoint famille et amis de Véronique autour d’une table improvisée tout en surveillant d’un œil les écrans pour ne pas rater le début du concert. Impossible de savoir s’il y a le son, avec le sympathique brouhaha de l’endroit. Mais n’est-ce pas l’incontournable B2B et son épouse qui viennent de passer ? Vite une photo avec le neveu officiel ! Il nous précèdera dans l’arène sur l’aile gauche face à la scène. 

© LC

Arène dans laquelle il faut jouer des coudes pour atteindre ce qui ressemble à la proue d’un bateau, ne pas rester en rade sur le bastingage… On échange des regards dès l’entrée en scène de Véronique : la soirée s’annonce exceptionnelle, les étoiles sont avec nous ! Les points faibles viendraient plutôt du public : ambiance de festival rime avec gens qui se parlent super fort entre eux (pour tout vous dire, même Véronique les entendait de la scène), surtout avec l’opportune arrivée d’un désoiffeur (bravo pour le nom !), tee-shirt et casquette jaune, qui génère moulte échanges à voix forte pendant les chansons. On fait un peu les gros yeux… tout en les gardant rivés vers la scène. Véronique est monumentale, autant dans son interprétation que dans la chaleur avec laquelle elle accueille ses invités sur scène (en général après un “J’vous dis pas qui c’est” adressé au public !), et son aisance à enchaîner les titres. Pendant le duo avec
On m’attend là-bas est le moment qu’attendent tous les gens de ma génération, même si, à l’applaudimètre, Vianney sera le grand vainqueur parmi les invités de la soirée. Curieux comme, avec toutes ces guitares sur scène, on se dit que ce qu’on préfère maintenant dans ce titre est ce qui n’y figurait pas à l’origine : les cuivres ! 
Patrick Bruel, elle le regarde chanter avec une telle intensité qu’elle en oublie le moment où c’est son tour – ce qu’elle avouera au micro juste après la chanson.
Alain Souchon ne s’allonge plus sur le piano, mais son élégante nonchalance (ou le contraire) fait toujours mouche. Maintenant que la vidéo du duo studio est en ligne, on peut révéler pourquoi elle fait cette drôle de tête à la fin de sa première phrase : elle s'attendait tellement à ce qu’il dise “madame” !



En entendant ses derniers mots ce soir-là (“C’est un vrai bonheur, merci de m’avoir rendue heureuse”), on est sûr et certain qu’elle ne remercie pas simplement le public de ce soir, mais qu’elle englobe tous les publics de tous ses concerts tant l’émotion est grande. Et elle ne sait pas encore que le public des Vieilles Charrues sera 5 à 6 fois plus nombreux – même si on sait bien que ce n’est pas la taille qui compte… ;-)

© LC

On ne sait pas où se situe le village des loges, on se dirige d’instinct dans la nuit, les yeux encore étoilés. Dans la place, tout le monde est là : Didier Varrod qui interview Patrick Bruel, la team Columbia/Sony au grand complet (avec des essais de visuels pour “Duos volatils” à montrer à Véronique), Julien Tricard et son épouse, les musiciens, les 96B, Violaine et Gilbert Coullier devant la porte de la loge d’où sort Véronique, bientôt en grande discussion avec Bernard de Bosson et son épouse. On ne résiste pas à l’idée de faire une photo. Véronique est partante, mais il faut trouver une meilleure lumière. On la trouve devant la loge de Stephen Stills qui rejoint spontanément le trio, pointant B2B : “He’s responsible!” Bernard confirme : “C’était en 1972, dans mon bureau !” Incroyable, on les a tous les trois dans le même ordre que les fameuses photos noir et blanc sur le canapé des Champs-Élysées !

Montage Susan Miller

Véronique, Christian, Steve, Titou et Violaine partent dîner Chez André. La nuit continue… Il y a Jeanne Cherhal qu’on attrape au passage pour lui rappeler combien on l’aime… Notre néo-Mexicain égrenant des souvenirs d’avant-guerre avec Christophe Mali (Tryo)…

Bien sûr, on aimerait un beau souvenir sur DVD. Mais on se répète que le spectacle vivant est un moment totalement unique, dans l’action, dans le moment présent. Si les petites plantades d’un instrument ou d’une voix passent très bien en direct, elles ne passent plus du tout au 5e visionnage du DVD, confortablement installé dans un canapé…  Et c’est bien pour cela qu’un travail de studio est toujours nécessaire. On regardera donc les vidéos en ligne : leur qualité son et image d’origine rappelle bien mieux l’émotion qu’on a pu ressentir…

Setlist:
Radio vipère
Monsieur Dupont
Marie
Alia Soûza (avec Tryo)
Je me suis tellement manquée
Et je l’appelle encore
L’écume de ma mémoire
La loi des poules
Drôle de vie (avec Vianney)
VancouverTu sais que je t’aime bien (avec Jeanne Cherhal)
Rien que de l’eau
Bernard’s Song
 

On m’attend là-bas (avec Stephen Stills et Chris Stills)
For What It’s Worth
(Stephen Stills) 
Visiteur et voyageur (avec Patrick Bruel)
Bahia (avec Alain Souchon)

© Christian Meilhan

Pêle-mêle, quelques vidéos sur YouTube :
Drôle de vie
Drôle de vie
Visiteur et voyageur
Visiteur et voyageur 
Bahia
Bahia
Alia Soûza
Tu sais que je t’aime bien
On m’attend là-bas
For What It’s Worth

Celles de l’ami Jérôme sur Facebook :
Alia Soûza
La loi des poules
Drôle de vie
Tu sais que je t’aime bien
Bernard’s Song
Bahia
Visiteur et voyageur
On m’attend là-bas
For What It’s Worth
Et je l’appelle encore

Celles de l’ami Domi :
Drôle de vie
Alia Soûza 
Tu sais que je t’aime bien  
On m’attend là-bas
For What It’s Worth
Bahia (+ final)

• Chris Stills | 2018

Chris Stills,
Steinway & Sons,
Hôtel Le Crillon, Paris
19 juin 2018
   
Un rendez-vous chez le dentiste en fin de journée, pris à un moment où il n’y avait aucun concert à l’horizon, ne pèse plus grand chose quand on vous annonce une fête de la musique (un peu en avance) à la même date… On ira chez le dentiste le mois prochain… Oui, mais le concert au Crillon est prévu à 22 h 30… Pas grave, on dormira un autre jour… ! 
Nous voici donc arpentant les trottoirs larges et ombragés du boulevard Saint-Germain en direction de Steinway & Sons. Devant la porte, une jeune femme vérifie votre identité sur sa tablette. Les portes s’ouvrent, on fait un petit clin d’œil virtuel au piano blanc sur la gauche pour rejoindre un sémillant duo de playboys : François Bernheim, très en forme côté vannes, et notre Julien Tricard national, également fringuant. À l’extérieur on frise les 30°C, mais ici le champagne est à la bonne température et les petites choses à déguster tout à fait délicieuses. 
La famille s’agrandit avec l’arrivée d’Isabelle, puis de Damien et bien sûr de Titou himself. François demande si on aura la chance de voir la fine fleur de la chanson française”, référence subtile à celle qu’il a vu débuter au sein d’un éphémère trio au nom décourageant toute promesse de carrière (même en 1967). On le rassure, elle est on her (stein)way… 
Derrière nous, non on ne rêve pas, le piano joue tout seul ! Les touches, comme enfoncées par des mains invisibles, jouent de l’Elton John. Pas désagréable du tout.
On vient nous prévenir qu’il est grand temps de se rendre à l’étage, où nous attend un petit buffet et un bon moment d’attente devant le salon où tout devrait se jouer. Salon qui s’ouvre enfin, aussi blanc que le reste du showroom, rideaux tirés comme dans un musée, laissant à peine filtrer l’écrasante lumière parisienne. Le chanteur Christophe est assis dans un coin à gauche. Le Sunburst, objet de toutes les convoitises et raison d’être de cette soirée d’exception, est tout au fond, fier comme un paon, exhibant les belles couleurs de son couvercle. On s’en rapproche. Dans un cours discours, le maître des lieux nous apprend qu’il n’en existe que 69 exemplaires à travers le monde – en l’honneur de l’année 1969 (celle de Woodstock) et pas du tout pour d’autres raisons… 


Chris, qu’on avait quitté s’en grillant une avec son cousin frenchy, apparaît par la porte du fond. À chaque fois, on reste pantois devant son apparente cool attitude. Le trac ne le paralyse pas, il ne tremble même pas. À peine s’il réclamera un verre d’eau après 3 chansons. Un peu d’agitation sur la droite : Véronique et Christian se fraient un passage jusque devant le piano. Chris pose ses mains sur le clavier, commente en direct (“Il sonne bien… J’en veux un, comme vous !”) et attaque avec In love again qu’il habille de nouvelles harmonies vocales et de jolis arpèges jusque dans les toutes dernières notes. Magistral. Julien filme en direct sur Facebook (vidéo ici). L’œil de Véronique, réputé impitoyable surtout par elle-même, se plisse tendrement et un sourire se dessine sur ses lèvres. On ne le jurerait pas mais il semblerait bien qu’elle soit carrément fière ! Pour preuve, elle glisse 2-3 doigts dans sa bouche pour siffler. 

Il enchaîne avec Lonely Nights et When The Pain Lies Down avant de se lever pour brancher sa guitare et jouer In the Meantime. Un petit problème d’ampli (les piles sont en fin de carrière) et le voilà accusant pour de faux Steinway de sabotage, puisqu’il ne jouait plus sur leur instrument à ce moment-là ;-) 


Il retourne au piano en précisant qu’il va avoir besoin de nous pour les chœurs. Toute la salle connaît Bohemian Rapsody et va bientôt s’époumoner avec bonheur. Honnêtement, je pense qu’on a été pas mal sur ce coup-là. Quant à Chris, plusieurs coudées au-dessus de la mêlée, il assure toutes les parties vocales, mais aussi les instruments manquants, sans lâcher le clavier. Final triomphal : il salue debout sur son tabouret ! 
Il ne sera pas facile de lui succéder… On annonce 1/2 heure d’entracte, nécessaire au changement d’ambiance qui s’annonce. Un photographe officiel tourne et mitraille. Chris et Véronique prennent la pose devant la merveille, encadrés par leurs hôtes. Le photographe nous demande de poser avec l’ami François. Faudra qu’on pense à vérifier Gala la semaine prochaine !  


Véronique, Christophe et Christian patientent dans un coin, derrière le tabouret du piano. 


Retour aux affaires : Justyna Chmielowiec prend place au piano, joue ce qui est peut-être du Ravel (?). Véronique est aux premières loges, n’en perd pas une miette. Titou est avec elle, Élodie Frégé à sa gauche. On assiste ensuite à une interview de Christophe et de Justyna Chmielowiec (merci à l’inventeur du copié-collé) par deux journalistes de Rolling Stone. Le chanteur et la pianiste travaillent ensemble depuis 5 ans. Les réponses de Christophe, décalées, jamais premier degré, ne sont pas très éloignées de celles que pourrait faire Véronique. D’ailleurs, elle rit franchement, applaudit. Il se dirige vers le piano à son tour, explique qu’il a des antisèches à défaut de prompteur et rhabille ses Marionnettes en piano solo. Son grain de voix si particulier s’envole, en apesanteur. La chanson sonne maintenant comme un titre de ses derniers albums. 
Hélas, on ne verra pas tout le set : il est déjà temps d’accompagner la troupe Sanson-Stills au Crillon ! Chris commande un van mais, avec son cousin, on préfère marcher. “Marcher ?” répète une Véro incrédule :-)
On prend un peu d’avance, eux en profitent pour faire un p’tit selfie de oufs, posté par Damien le lendemain matin :
© Damien Raclot-Dauriac

N’en déplaise aux anti-Anne Hidalgo primaires, Paris est magnifique en cette fin de journée et traverser la Seine, puis le Jardin des Tuileries, est un enchantement. Julien évoque le biopic, projet aujourd’hui bien avancé..
Changement d’ambiance au bar du Crillon : le bar est bondé, le volume sonore plutôt élevé. On croise Véronique dans le hall. Elle avoue être “très très admirative de ce qu’a fait Titou chez Steinway, et du fait qu’il ait  pensé à mettre le piano en valeur”. 
La sono est en place. Piano, guitare (Olivier Brossard) et batterie (Jean-Baptiste Cortot). Les murs sont magnifiques, les colonnes en marbre, et sur le côté, par la fenêtre, on aperçoit la place de la Concorde baignée dans une lumière de cinéma. Il reste deux petites places face à Chris qui se lance avec One Hundred Year Thing. On ne peut s’empêcher de penser aux (rares) images de CSYN en after après le concert de Wembley 1974. Même ambiance fantasmée…

Il enquille avec l’indispensable reprise de Neil Young, Ohio, puis le magnifique In the Meantime pendant lequel Véronique se tourne vers François Bernheim pour lui chanter les refrains. Elle est encore une fois aux premières loges, spectatrice en mouvement perpétuel dont les mains dessinent dans les airs les accords de guitare ou de piano. À un moment, trouvant que la balance n’est pas bonne, elle se lève pour aller jusqu’à la régie-son sur la gauche, puis fait un signe pour valider le changement. Toujours au taquet !


Lonely Nights vient ensuite, quintessence de ce que Chris peut faire de mieux musicalement, suivi du doux In Love Again. Let’s rock ensuite avec The Revolution ! À la table à droite de celle de Véronique, il y a un monsieur, accompagné de trois dames (à qui il fera livrer à la table un bouquet de 20 roses pour chacune d’entre elle), qui a visiblement fait le plein avant de venir et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin, commandant toujours plus à boire. Soudain il se lève, cigare éteint au bec, pour aller se contorsionner près de Véronique, qui ne le calcule pas le moins de monde.
Amusé, on le regarde, mais on préfère suivre Chris sur la Desert Road d’Hellfire Baby Jane, et fustiger avec lui cette femme qui a un Criminal Mind sans oublier son très improbable président (Blame Game). 


Chris annonce ensuite Daddy’s Little Girl. Véronique aurait bien aimé Don’t be Afraid, déjà réclamé chez Steinway sans succès… mais Chris est aussi un Sanson après tout : il suit sa setlist, réservant quand même une surprise pour la fin : Hey Joe (Jimi Hendrix Experience) avec un nouveau guitariste. 
3 minutes après le démarrage du morceau, les lumières se rallument (explosion de joie à notre table) et, dans la foulée, un monsieur en costume marche d’un pas déterminé jusqu’à Alexandre Sap pour lui dire d’arrêter les frais : le Crillon n’avait pas fait rallumer les lumières pour qu’on prenne de meilleures photos et vidéos mais bien pour signifier que le temps imparti au rock’n’roll était dépassé… Alexandre, impavide, demande qu’on attende la fin du titre – Merci à lui ! Le rock’n’roll et les années 70 ont gagné quelques minutes supplémentaires ! Quel final ! Quelle apothéose !


(Photos LC sauf mention) 

Un grand merci à Julien pour ses vidéos (cliquer sur les titres en rouge). Le pop-up du Crillon a été filmé en intégralité par Frédéric Dagneau ici.
 

PS. Rien à voir avec la version chez Steinway, mais il y a un Bohemian Rapsody bien déjanté joué quelques jours plus avant en ligne ici

Dans Point de vue du 25 juillet :

  

• Véronique Sanson | 2018

Véronique Sanson,
Arènes de l’Agora, Évry
10 avril 2018    

Ce n’est pas un trajet en Transilien un lendemain de grève SNCF – donc sur une ligne encore fortement perturbée – qui va nous arrêter : plus de 3 mois qu’on n’a rien vu en vrai – et ce ne sont pas les photos et vidéos visionnées depuis qui nous auront rassasié. À 19 heures donc, un peu à l’étroit, on écoute le conducteur de la rame expliquer au micro de façon très convaincante les raisons de son action, le désir de se faire entendre plus fort que la conscience de pénaliser les voyageurs, la perte sèche pour lui de 80 € par jour de grève… Au bout du voyage, à Évry Courcouronnes, nous attend ce que Pascal appelait le divertissement, “ce qui nous détourne d’une réalité déplaisante” – en l’occurrence une escale en Île-de-France de la tournée 2017-2018-2019 (?) de Véronique Sanson. Doit-on avoir honte ? Pas trop non dans la mesure où, une fois de plus, on se rend compte, dès que le show commence, de son niveau d’exigence et de son ancrage dans la réalité. Véronique vit au présent et, même si la marrade est au coin de toutes ses interventions, elle a articulé ce show autour des problèmes du monde dans lequel on vit : la cruauté infligée au monde animal et aux humains au nom de l’argent ou d’un dieu (Vols d’horizons), le luxe ostentatoire d’une religion basée à l’origine sur la pauvreté (Dignes, dingues, donc…), la banalisation des mauvaisetés (Radio vipère), le droit à la séduction sans arrière-pensée (Marie)…  Le tout sans grand discours, avec ses mots à elles, servi en entrée, quand l’attention du public est intacte, entre curiosité et (re)découverte. Le plat de résistance n’en sera que meilleur : énergie et émotion pour parler d’amour, le terreau universel de ses chansons. 

Tous les jours à coups de piques
La peur montre son poing
Ils se pardonnent à coup de fric
Avec une arme dans la main
Vivre dans leurs villes
Si vous êtes tranquilles
Pas moi
Qui peut dire qu’on savait pas ?
(Vos d’horizons, 2010)
 

C’est comme s’ils savaient tout par cœur
Nos vies, nos peurs, nos cœurs, nos mœurs
C’est tout dire
Les passages au pilori
C’est tout leur passe-temps favori
Les matraquages au bistouri
Oh non, non, non
(Radio vipère, 1989 – avant les réseaux sociaux !)

La promo est passée par là et à peu près tout le monde sait qu'il n’est pas venu écouter un énième best of d’artiste (ce qu’elle n’a d’ailleurs jamais proposé en spectacle) et tout se passe vraiment bien. Même cette chanson de plus de 7 minutes (!), tableau impressionniste, petites vignettes de l’enfance (Ainsi s‘en va la vie) passe comme dans un rêve ! 
La scène est ce lieu magique, unique, réparateur, fédérateur, consolateur. Pour ceux qui sont sous la lumière comme pour ceux qui les regardent. Tout est beau, tout est limpide. Communion des esprits et des cœurs. Une religion silencieuse qui n’impose rien, qui nous relie tout simplement. Enfin jusqu’à un certain point quand même : les voisines de derrière sont bavardes et ont des voix qui portent, on se sent obligé de leur faire les gros yeux…

On note ce soir une infinité de subtils petits changements. Le show est bien sûr mégarodé (si l’on ne se trompe pas, c’est la 62e date depuis juin 2017) et pour autant il ne tourne pas en roue libre. En perpétuelle mutation, caravane brinquebalante et étincelante, enrichie soir après soir d’une ponctuation de cuivres ici, d’un trait de cordes là, voilà le spectacle d’une équipe inventive qui ne supporterait pas la routine. Véronique affiche une forme éclatante, sourire en bandoulière, trac bien planqué. Elle chante pour tout le monde, attentive à regarder le fond de la salle, le côté gauche, le côté droit. Ça m’avait frappé lors du concert de Tout le monde contre le cancer le mois dernier : quittant son piano après le premier titre, elle avait immédiatement regardé en direction des balcons de la salle. Le mot “générosité” est celui qui revient le plus souvent dans les messages qu’elle reçoit. Pas tout à fait un hasard.


© Florence Dubray (fidèle parmi les fidèles !)

Ces moments-là groove grave ce soir. Pas de temps mort. Ça filme ici ou là dans la salle. Le vigile de la partie gauche de la salle, aux imposants biceps, ne moufte pas - sauf s’il voit un flash. On se laisse cueillir par Je me suis tellement manquée, peut-être grâce aux vibrations de la personne juste à côté, qui découvre la chanson. Chaque mot se détache librement, vient percuter l’oreille attentive. L’acoustique est particulièrement bonne, ce qui relève de l’exploit : la salle a une forme de dôme. Lorsqu’on se rapprochera de la scène, on aura une sorte d’écho venant du fond de la salle – en particulier sur les titres piano solo. Pas désagréable du tout.

Elle annonce qu’à ce stade du show, elle doit avoir une vraie tête de dingue… sauf que, curieusement, pas du tout. Pitre, elle fait pourtant courir sa brosse sur le piano, avant de se recoiffer en précisant qu’elle nous épargne le rouge à lèvre.

Avec Bertrand Luzignant © LC

La présentation des musiciens peut durer extrêmement longtemps, un peu comme ces soirs au théâtre où Poiret et Serrault ajoutaient 1/2 heure d’impro à leur Cage aux folles. Lors du tout premier concert, à Blainville-Crevon, Véronique, briefée, n’avait prononcé que les prénoms, de loin. Mais ce soir, on retrouve le flow, les petits solos et les câlins. Nouveauté : c’est elle qui actionne le confetti gun de Steve Madaio et qui, bien sûr, le retourne vers sa propre tempe…

Pendant les 4 titres piano-voix (+ cordes), on ne peut s’empêcher de rêver devant son immense liberté artistique. Les 4 musiciens au-dessus d’elle sont prisonniers volontaires de leurs partitions, quand sa partition intérieure à elle n’a pas de portée. Juste une ligne mélodique. L’instrument qu’est sa voix trouve chaque soir de nouvelles harmonies. Ce soir il y en a certaines que je n’ai jamais entendues – principalement sur Toute une vie sans te voir
Visiteur et voyageur (qu’elle appelle Le petit voyageur) est le joyau de cette fin de concert, éclatant pied de nez aux radios vipère. Pas besoin de sous-titres. Elle est devant nous avec des étoiles plein les yeux, et c’est loin d’être honteux. 
Avant d’attaquer Bahia, elle glisse un tout petit tacle : “Vous allez rentrer chez vous, avec moi dans vos téléphones.” Pas elle. Elle emportera nos voix dans son cœur : “Je vous jure que c'est vrai : quand je réentends vos voix, je dors mieux !”

À vendredi soir, à la Seine Musicale !

> Vidéo Bernard’s Song
> Vidéo intro Bahia

• Chris Stills | 2018

Chris Stills,
Rupture Store, Paris
12 février 2018
   
Le Petite Amour, alias Rupture Store, est un joli café dans lequel on peut boire des coups bien sûr, mais aussi acheter des disques, et même faire de la musique… jusqu’à 21 h 30. Chris Stills y a déjà joué début janvier (lire CR de Frédéric Dagneau ici). Ce soir, deux concerts sont annoncés, à des horaires variables. Le mieux est encore d’aller voir ce qu’il en est…  
À 19 h l’endroit compte déjà quelques clients, tous assis aux meilleures places, mais la scène est vide. On salue Franck Bardou (et la fidèle Marino) ainsi que de sympathiques habitués des premiers rangs des concerts de Véronique, quand débarque Bernard Swell (Bernie pour les intimes), flanqué de sa petite chienne Tiger Lilly. Il donne des nouvelles de son groupe The Lazy Bees, qu’on a vu jouer ici même, et dont un des membres arrivera un peu plus tard. Katia Miramon (qui fut l’assistante de Véronique au début des années 1980) le rejoint, accompagnée par Abel Jafri (à l’affiche cette semaine dans Voyoucratie). Petit à petit, le niveau sonore monte alors que David Bowie s’époumone à l’arrière-plan. Sur le comptoir, on découvre enfin des exemplaires du fameux CD “Don’t be afraid”, si difficile à débusquer en magasin depuis sa sortie officielle (2 février). Une PLV reprend le visuel de l’album et annonce le concert de Chris Stills au Café de la Danse le 26 avril, ainsi que les deux soirs à la Seine Musicale, en ouverture de Véronique.

 © Frédéric Dagneau

Peu avant 20 h, entrée de Christopher Sanson Stills, blouson de cuir à bandes blanches, chapeau à plume (discrète, la plume) et belle gueule bronzée. Il s’installe au fond de la salle et – surprise – attaque acoustique… avec 100 Year Thing – belle chanson, véritable démonstration de virtuosité vocale et guitaristique, mais qui ne parle pas forcément à tout le monde et surtout qui ne fait pas partie de l’album qu’il est sensé présenter ce soir. Gros succès quand même à l’applaudimètre grâce à la participation active du public pour rythmer le solo crescendo de la fin. Tandis qu’il accorde sa guitare (avec son smartphone ?), rêvant à voix haute d’une grande production où on lui apporterait des guitares déjà “tunées”, il explique qu’en plaçant ses doigts de telle façon, ça donne ceci puis cela, glissant tout naturellement vers l’intro d’Eleanor Rigby. Et là on imagine son producteur quittant la salle avec de la fumée lui sortant par les naseaux, tel De Mesmaeker chez Gaston Lagaffe ! Quoi ? Encore une chanson qui ne fait pas partie de l’album ! Sauf que tout va vraiment bien. En fait, pour annoncer les concerts de Chris, il n’est pas utile de s’encombrer de détails à propos d’un CD, ni bien sûr de rappeler de qui il est le fiston (non, j’l’ai pas dit), le mieux est encore ce qu’il écrit lui-même sur les réseaux : Come and join for a night of fun and music!
Quelques longues secondes encore à accorder l’instrument (“Nearly there, I swear!”), et il s’inquiète : How does it sound? It's sounds ok? Quel dommage que sa mère ne soit pas là, qui se serait levée d’un bond pour s’écrier : “En français !” :-) 


Vient maintenant le langoureux Leaving You Behind, poignante histoire d’un père divorcé qui laisse ses enfants derrière lui (et accessoirement premier titre joué ce soir du nouvel album). Changement de tempo ensuite avec ce Criminal Mind écrit sur “most of the women in my life”… La version acoustique est tout bonnement bluffante et, qu’on ait ou pas croisé ce type de personnes dans sa vie, on reprend tous en chœur les Woho hoho du refrain. Solidarité contagieuse. On ne peut s’empêcher de penser que si ce titre était sorti en single du temps où les singles existaient encore, Chris remplirait des stades à lui tout seul aujourd’hui. Pas certain pourtant que ça ait été un jour son ambition…

Arrivée de David Saw, nouveau complice, frère en harmonies vocales et excellent guitariste, également chapeauté. Chris raconte que quand ils se sont rencontrés, ils ont joué ensemble le genre de titres qui va suivre et se sont rendu compte instantanément que leur voix se mariaient carrément bien. Confirmation générale sur un très joli So Sad (des Everly Brothers), avant un dernier titre de la première partie de ce double set : Daddy’s little Girl ou l’éternelle histoire du père qui redoute le moment où il verra partir sa fille vers un autre homme (certains soirs à l’Olympia il a poussé l’honnêteté jusqu’à ajouter “ou vers une femme”), même si – inversion de situation due au passage du temps – il a certainement dû être ce jeune homme vers lequel courait une fille…  
Break de 10 minutes. Chris promet de revenir pour faire du bruit cette fois !

On jette un coup d’œil aux 33 tours sur les murs. Du beau monde, et cette girafe dans la neige qui nous fait de l’œil à côté de Stills père à la guitare. Un jouet de Titou ? Peut-être, mais à l’origine plutôt un message adressé à Rita Coolidge d’après ce qu’on peut lire ici. Pas très loin, il y a Véronique souriante en tee-shirt bleu. Katia se souvient bien de la séance photo pour le 7ème à Los Angeles, rendez-vous décalé de deux jours parce que Véronique était allée faire du bateau en plein soleil… On songe à cette scène du film My Own Private Idaho où des couvertures de magazines s’animent et où les mannequins dialoguent entre eux. Que se diraient Véronique et Stephen, eux qui ne sont physiquement là ni l’un ni l’autre… ?

© Julien Tricard

Retour du héros du jour, dans une formation basse-batterie-guitare(s)-clavier cette fois (Christopher Thomas et Larry Ciancia en sus). Il présente son cousin Julien Tricard, assis au premier rang, et invite à venir s’asseoir plus près : il y a des chaises vides pile devant lui. “Don’t be afraid”, lance-t-il pour faire un parfait placement promo ! Trop tard, on est bien installés dos à la vitrine et avec un peu de chance, on finira stoned again : il y a un peu d’air qui passe et ça sent grave le shit… Or personne ne fume dans le café… On se retourne pour découvrir dehors deux consommateurs intrigués par la musique… 
À l’autre bout du café, That’s Cool aussi, titre d’une chanson qui aurait tout à fait pu figurer sur le nouvel album, suivi de l’excellent Hellfire Baby Jane, “Cause there ain’t no better condition/Than when I lose my self control”. On ne quitte pas cette belle ambiance californienne avec l’aérien This Summer Love, popsong parfaite qui se révèle plus riche à chaque écoute. Chris n’a pas le temps de finir ses phrases pour la présenter : dans la salle, certains ont déjà vu jouer le film et le font pour lui. 

La setlist semble finalement pensée comme un roman, avec les trois titres suivants qui justifieraient à eux seuls l’achat du nouveau CD. On plonge d’abord dans les affres d’une histoire d’amour finissante avec In the Meantime, avant le magnifique Lonely Nights pour lequel Chris délaisse sa guitare pour aller tâter du clavier sur ce titre qui convoque l’Elton John des débuts ainsi que les Queen. Une véritable prouesse puisque tout se tient et qu’à l’arrivée, occupé à battre la mesure sur la table devant soi, on n’entend rien d’autre que du Chris Stills. L’histoire se poursuit avec une certaine logique : In Love Again, avec la voix de Chris au début rappelant celle de Rufus Wainwright. C’est le retour de l’amour mais il y a un hic : “I’m frightened”. Christopher est honnête et touchant. Même pas peur d’avouer qu’en homme blessé, il n’est pas franchement à l’aise à l’idée de se lancer dans une nouvelle histoire d’amour : ”With an endless pain / That keeps hanging on / How could I love anyone?”
 
David Saw, qui vient de se distinguer par son picking sur In Love Again, propose maintenant un titre à lui, One More Time, hit en puissance repris sans problème par la salle, avec Chris aux claviers et aux chœurs. 
Au micro, on appelle maintenant du renfort pour une petite protest song. Bernie, chaud bouillant, ne se fait pas prier pour donner de la voix sur le toujours nécessaire Ohio de Neil Young. “Four dead in Ohio”, 4 étudiants tués par l’armée lors d’une manifestation en 1970… Le temps n’existe plus, on ne sait plus ni où on est, ni en quelle année, et c’est très bien ainsi. 

Final en apothéose rock : Revolution (qui ne figure pas sur l’album – et pourquoi ?) et Blame Game, écrit par un Chris Stills consterné au moment de l’élection de Donald Trump : “Never in my lifetime did I ever fear / That the land of the free / Would elect a bigot fascist leader”… Même si on peut tous s’exprimer un peu partout, ça fait du bien de voir un artiste se positionner, cracher sa rage face à une situation qui n’aurait jamais dû arriver. Les artistes sont là pour nous représenter, dire mieux que nous et surtout tout haut ce qui nous trotte dans la tête.


Le CD est en vente sur place, chacun s’approche du fond du café. Chris joue le jeu des dédicaces et des photos qu’il transforme habilement en selfies, prenant lui-même la photo à bout de bras, façon assez maline de vérifier l’angle, la lumière et le sourire. Pas con !  
Au comptoir, Julien en dit plus sur l’avancement de son projet de film biopic de Véronique. Katia veut une photo avec Titou. On s’exécute. 




On rejoint les rues de Paris en 2018. Une fois de plus, Chris Stills a confirmé tout le bien qu’on pense de lui, de ses compositions, de ses textes. On attend la suite avec impatience, certain qu’il a encore des dizaines de chansons dans sa guitare, dans le ventre de son piano…  


> Les crédits de l’album sont sur l’excellent site Discogs ici 
> De nombreuses vidéos du concert sont sur la page Facebook de Frédéric Dagneau 

À noter : sortie en France le 21 février de Moi, Tonya. On y entend la reprise de “How Can You Mend a Broken Heart” des Bee Gees par Chris (arrangement de Mark Batson). En vidéo ici
 © Vivien Killilea/Getty Images North America